Dimitri Karadimas

 

Ethnologue (CNRS)
Laboratoire d’anthropologie sociale

 

Carte de répartition des groupes ethniques

La constellation d’Orion telle qu’elle apparaît en Europe. Au centre du trapèze : les trois étoiles alignées sont appelées “le Baudrier d’Orion” ou “Les trois Rois”

La constellation d’Orion telle qu’elle apparaît en Equateur. Montante à l’Est et descendante à l’Ouest (le trait blanc vertical figure l’équateur céleste). Au centre : les trois étoiles alignées du Baudrier d’Orion.

Singe nocturne (Douroucouli)

Tissu peint (origine indéterminée). Entourée des « Quatre Singes » (au pelage tacheté) placés en trapèze et se faisant face, la guêpe parasitoïde figure sous les traits d’un personnage porteur de bâtons et d’une coiffe surmontée d’un tumi. La ceinture de serpents fait fonction de la troisième paire de pattes. © Photothèque A. d’Orval

Tissu peint (origine indéterminée). Située entre deux scolopendres, une guêpe parasitoïde anthropomorphe figure ici avec ses longues antennes. Les «Quatre Singes» sont remplacés par quatre oiseaux. © Photothèque A.d’Orval

Costume masque miraña représentant le Maître des animaux. Anthropomorphisation d’une guêpe parasitoïde, le phallus représente le dard de l’insecte. Rituel des esprits des animaux, 1993, moyen Cauqeta. Photo Philippe Blanchot

Représentation de l’âme chez les Mochicas

Ce motif ailé, détail d’un manto paracas à motif anthropomorphe, représenterait la guêpe parasitoïde.

Manteau, coiffe, spirale.. Les attributs de la “Femme mythique” mochica (sur ce côté du vase, elle porte des crocs) seraient ceux de la guêpe parasitoïde...

La guêpe parasitoïde (nina nina) en action. Illustration de Guaman Poma, extrait de la planche 283 (folio 281).

Selon Dimitri Karadimas, cette déité majeure de la culture mochica, découverte sur une plateforme de la Huaca de la luna, est une représentation anthropomorphisée d'une guêpe parasitoïde. Les crocs figurent les mandibules et la qualité prédatrice de la guêpe érigée en déité par son mode de reproduction qui se fait au détriment de l'ennemi. © José Pineda

Détail de la frise des Araignées de la Huaca de la Luna. L’araignée figure en processus de transformation entre deux cloisons, comme prisonnière de l’alvéole conçue avec de la terre maçonnée par la guêpe parasitoïde. © José Pineda

Autre représentation de la divinité majeure du panthéon mochica qui porte ici tête coupée (à gauche de la photo) et tumi (à droite). Les éléments qui apparaissent de part et d'autre du corps, figureraient les ailes de la guêpe parasitoïde (Expo/Caen Congrès)

Pour nombre de vos collègues, vous êtes le premier chercheur qui « ose » établir des liens entre les iconographies précolombiennes andines et certaines mythologies des Indiens qui vivent actuellement dans les Basses Terres d’Amazonie. Expliquez-nous

Croyez bien que je n’ai pas établi ces connexions d’entrée avec les Paracas ou les Mochicas ! Elles se sont imposées petit à petit après des années d’études sur le terrain. À l’origine, mon travail d’ethnologue porte sur les populations des Basses Terres, en Amazonie du Nord-Ouest, et plus précisément sur les Miraña de Colombie. Ce peuple a une mythologie complexe. Pour la comprendre, je me suis longtemps intéressé aux peuples amazoniens voisins, du Brésil central, situés à l’Est. Voyant que je n’obtenais que de maigres résultats, je me suis tourné vers l’Ouest, en direction des Andes. Et là, parmi les divinités et les visions du monde qui prospèrent du côté de Carchi et de la frontière équatoriano-colombienne, j’ai discerné ce que je nomme désormais une icône. Celle des « Quatre Singes ». Un élément iconographique non pas simplement copié d’une société à une autre, mais qui renvoie à un référent mythologique. Le même que celui auquel se référent les Miraña aujourd’hui, à savoir quatre étoiles bien précises de la constellation d’Orion.

 

Pour nos lecteurs qui ne sont pas familiers de l’astronomie, comment se présente cette constellation ?

C’est l’une des plus visibles. Ses étoiles sont facilement repérables à l’œil nu, partout dans le monde. Quatre d’entre elles forment un trapèze au centre duquel trois étoiles sont non seulement voisines, mais parfaitement alignées, connues en France sous différentes appellations : le Baudrier d’Orion, les Trois Rois ou encore les Trois Mages. Sous nos latitudes, étoiles et planètes se déplacent d'est en ouest suivant un angle incliné avec l’horizon. En Équateur, ce déplacement est tout à fait différent. Il se fait verticalement. D'Est en Ouest, bien sûr, mais selon un axe perpendiculaire à la ligne d’horizon. Les étoiles montent tout droit, passent au zénith et redescendent derrière vous dans une position inversée…

 

Les « Quatre Singes » symbolisent les quatre étoiles du trapèze…

Précisément. Les singes représentent ces étoiles que je qualifie de périphériques et qui ont une première propriété. Elles signalent constamment l’Est véritable alors que le soleil ne le fait qu’aux moments des équinoxes. Dans notre vie quotidienne, savoir où se situent l’équinoxe et les solstices n’a plus de réelle importance. Il en va autrement dans les sociétés amérindiennes où le calendrier agricole a, de tout temps, tenu une place considérable. Pour ce qui nous concerne ici, il importe de savoir que dans l’année, la constellation d’Orion passe par deux phases en opposition complémentaire. Dans une première, Orion précède le coucher de la lune à l’horizon occidental. Dans une seconde, elle précède le lever du soleil à l’horizon oriental. J’ajoute que la constellation présente une autre particularité. Lorsqu’elle se trouve au zénith, chacune des étoiles périphériques occupe un quart de la voûte céleste. Rappelons, au passage, qu’une quadripartition de l’espace terrestre faisait déjà partie des fondamentaux de l’empire Inca. Il est probable qu’une partition similaire ait été recherchée dans l’espace céleste.

 

Revenons aux étoiles périphériques d’Orion. Pourquoi les figurer par des singes ?

Les singes dont il est question ne sont pas ordinaires. Ceux auxquels se réfèrent les Miraña dans leur mythe sont des petits prédateurs nocturnes. Ils ont des yeux qui brillent la nuit et la particularité de se réfugier le matin dans des troncs d’arbres creux. Selon la mythologie miraña, cela leur permet d’aller sous terre. Comme les astres majeurs qui, selon eux, voyagent la nuit dans l’inframonde…

 

De quelle espèce de singe s’agit-il ?

Avant cela, il faut savoir que le nom de ces singes nocturnes est aussi donné, en Miraña, à des araignées qui sont chassées par des guêpes parasitoïdes. L’espèce de singe en question est le singe nocturne Aotus sp. connu sous le nom de douroucouli en Guyane française. Un premier nom latin Nyctipitheci felinus lui avait été donné par Humboldt au XVIIIe siècle qui nommait souvent les espèces rencontrées à partir des noms vernaculaires. En l’occurrence, le nom latin désigne des « singes nocturnes jaguars ». Le fait d’être « jaguar » souligne chez les populations amazoniennes, leur qualité prédatrice. Et de fait, le douroucouli est le seul singe à la fois nocturne et prédateur. Dans l’iconographie des Andes, ils sont figurés avec un pelage tacheté, un corps et une face de singe, ce qui porte à équivoque dans les identifications (certains y verront plus un jaguar qu’un singe ou inversement). Mais ce qui importante, est la manière dont les Amérindiens ont mit à profit ces qualités pour illustrer celles des astres. Dans l’iconographie carchi, par exemple, des singes sont placés par paire, à cheval, symétriquement par rapport à un axe central et forment un trapèze qui est là pour rappeler celui formé par les étoiles périphériques d’Orion. Dans l’art amérindien, un tronc creux peut être figuré sous la forme d’un cercle. Il est en coupe, vu de dessus. Cette séquence se retrouve au sein du mythe miraña dans lequel Lune poursuit les singes, ses beaux-frères, qui trouvent refuge dans un tronc creux de palmier. Lune y glisse sa tête pour les apercevoir. Lesquels s’en saisissent. La tête est coupée, roule et tombe dans l’inframonde avant de déclencher toute une cascade d’événements.

 

Quel lien établissez-vous avec la réalité astronomique ?

Pendant six mois, la constellation d’Orion est ‘montante’ et associée au soleil. Durant les six autres mois, elle est ‘tombante’ et liée à la lune. La base du trapèze la plus courte est alors dirigée vers le bas. Dans l’art amérindien, ces dispositions donnent une indication de l’horizon figuré (est ou ouest). L’ensemble se traduit par des figurations amusantes car les compositions concordent avec les configurations astronomiques. Sur des ornements de nez carchi, par exemple, les « Quatre Singes » sont représentés la tête en bas, se faisant face par paire, accrochés à des croissants de lune, comme lorsque la constellation se présente à l’ouest. Cet art amérindien n’appartient donc pas au registre strict de la figuration, mais bien à la transposition d’un référent de type astronomique médiatisé par la mythologie et ses personnages relativement mineurs, mais très présents dans les éléments iconographiques.

 

Les trois étoiles alignées au coeur de la constellation d’Orion jouent-elles aussi un rôle et lequel ?

Epsilon d’Orion - l’étoile centrale du Baudrier – est à l’intersection des quatre étoiles périphériques. Elle passe par le zénith sous ces latitudes. C’est une espèce de double du soleil qui se lève exactement à l’Est au moment des équinoxes. Le baudrier d’Orion est alors placé à 45° par rapport à l’horizon. Dans l’iconographie, il est représenté de manière verticale ou horizontale, mais il est à chaque fois l’élément central.

 

Pour l’instant, l’on ne perçoit pas franchement de liens entre les quatre singes et les grandes civilisations andines précolombiennes ?

 Nous y venons. Mais sachez déjà que les « Quatre Singes » sont présents dans l’iconographie mochica. Ils figurent en particulier dans une scène célèbre, à proximité d’un couple enlacé dans une position non équivoque. Le fait est qu’on trouve les « Quatre Singes » le plus souvent associés, dans les mythologies anciennes et actuelles, à d’autres personnages.

 

Lesquels ?

 Les deux astres majeurs, « Soleil du milieu » ou « Soleil de la guerre » et « Raie » notamment. Pour les Miraña, par exemple, « Soleil » est fils de « Lune ». « Raie » descend des « Quatre Singes ». Il est né d’une union incestueuse de ces derniers avec leurs sœurs. Les Miraña ont remarqué qu’il existe une similitude formelle entre la raie - le poisson plat que l’on connaît - et le placenta humain. Ils utilisent la figure de la raie pour évoquer le placenta dans leur mythologie. Ainsi, le personnage de « Raie » représente le placenta de Soleil. Nous sommes ici dans des rapports d’analogie formelle. Ce qui génère des images souvent énigmatiques.

 

Nous nous éloignons d’Orion…

Au contraire. Les Miraña n’utilisent pas systématiquement les « Quatre Singes » pour évoquer la constellation d’Orion. Ils recourent aux singes tombants pour évoquer qu’elle se situe à l’Ouest et à « Raie » montant pour figurer qu’elle est présente à l’Est. Du coup, chacun des deux astres est associé avec une personnification d’Orion qui lui correspond : Lune avec les quatre singes et son fils Soleil avec le fils des singes, Raie.

 

…Et « Souffleur de sarbacane » ?

 C’est le personnage central. Le rituel miraña fait explicitement référence au mythe qui célèbre la victoire de Souffleur de sarbacane devenu « Soleil du Milieu » sur son rival « Raie » qu’il tue d’un coup de lance en plein cœur.

 

Pourquoi dites-vous que c’est le personnage central ?

Parce que « Souffleur de sarbacane » est le fils d’Astre (Soleil ou lune suivant l’horizon auquel il est associé) et le Maître des animaux. Le héros mythique qui va devenir « Soleil du Milieu » et « Soleil de la Guerre » après avoir vaincu les poissons (lorsqu’ils étaient encore des personnes). C’est également lui qui va instituer l’anthropophagie… Mais voici le plus important. Dans les mythologies où il intervient, ce personnage central anthropomorphe représente en réalité une guêpe parasitoïde.

 

Dimitri Karadimas présente la photo d’un personnage costumé et masqué miraña qui laisse apparaître, au niveau de l’entrejambe, une longue barre de bois qui s’avance vers l’avant…

 Le pénis que vous voyez là est une anthropomorphisation du dard - de fait, l’ovipositeur - et de l’abdomen de la guêpe. Lorsqu’elle pique une mygale ou une chenille, la femelle a un comportement qui, lorsqu’il est anthropomorphisé, est décrit comme une pénétration, un acte copulatoire. Dans le cas présent, le sperme est remplacé par la larve que la guêpe implante dans le corps paralysé de l’insecte parasité qui va jouer, à ses dépends, le rôle de la « mère nourricière ». Une « mère » involontaire à laquelle la guêpe, lorsqu’il s’agit d’araignées, coupe parfois les pattes pour l’empêcher de s’enfuir…

 

L’ethnologue revient à l’image du costume masque miraña et fait remarquer les petites excroissances situées en haut de la tête du personnage.

 Ce ne sont pas des cornes, mais les mandibules de l’hyménoptère qui lui servent de « pince » pour transporter ses proies jusqu’aux alvéoles qu’elle a confectionné en terre mâchée. De même, les plumes que l’on croit discerner sur nombre de tissus ou de céramiques figurent en réalité les antennes d’une guêpe parasitoïde.

 

Laissez-vous entendre que les précolombiens des Andes et de l’Amazonie du Nord-ouest ont choisi de placer cet insecte au rang suprême de leur panthéon ?

Peut-être pas suprême, mais dans une place centrale certainement. Et ce, pour une excellente raison au moins. C’est à cette guêpe que ces peuples d’agriculteurs devaient leur survie lors des pullulations ou invasions de chenilles. J’imagine aisément qu’ils ne voyaient pas en elle un être comme les autres, mais un véritable « sauveur ». Il faut aussi savoir que les groupes indiens du Nord-Ouest amazonien considèrent aujoud’hui qu’un de leur personnage le plus important, Yurupari, est en fait une guêpe parasitoïde. Par ailleurs, les Andins et les Amazoniens avaient observé sa façon inusitée de se reproduire et constaté que du corps de l’araignée ou de la chenille inséminée apparaissait après quelque temps - comme dans le film Alien - une réplique de la guêpe. C’est ce qui me fait affirmer aujourd’hui, à propos du vase mochica sur lequel figure une « mouche », tête en bas, au-dessus de squelettes en train de danser, que cet insecte est en réalité une guêpe ou un hyménoptère, comme en témoignent ses antennes courbes (alors qu’elles ne sont pas visibles chez les mouches). Par conséquent, ce n’est pas toujours par une mouche - comme il est écrit dans le Livre des rites et traditions de Huarochiri - que les Mochica représentaient l’âme : je pense qu’il faut ici faire une différence entre les élites guerrières et les gens du peuple. Mais aussi à travers l’image d’une guêpe, le plus souvent anthropomorphisée. Le point commun entre ces deux espèces étant qu’elles pondent des larves carnassières. Comme l’avaient fait précédemment les Paracas - je ne suis pas encore remonté jusqu’à la culture chavín - et le feront ensuite les civilisations andines et celles du nord-ouest amazonien.

 

Jusqu’aux Miraña…

Les Mirana, mais aussi leurs voisins, les Yukuna et Makuna, ou les groupes Tukano du Vaupès, les Cubeo, ou encore les Wakuenai du Vénézuela…, par exemple. De fait, la figuration de la guêpe, de ses ailes, de ses mandibules, antennes et pattes devient plus facile à reconnaître une fois que l’on « décode » l’iconographie anthropomorphe, tout spécialement dans l’art funéraire où sa représentation est souvent présente.

 

Dimitri Karadimas commente des photos (ci-dessous) de textiles peints retrouvés dans des tombes précolombiennes.

En dépit de variantes, ces deux tissus reproduisent le motif de la guêpe. Il correspondrait chez les Miraña tout à la fois à « Astre » - Soleil ou Lune suivant les horizons - et au « Maître des Animaux » ou plutôt au « Maître du gibier ». C’est avec lui que le chamane - par l’intermédiaire d’un produit psychotrope - va négocier afin que les chasseurs puissent ensuite prélever du gibier.

 

Pouvez-vous nous donner d’autres exemples ?

Parmi les plus anciens, de nombreux motifs Paracas-Nécropolis renvoient probablement à la guêpe. Elle apparaît, par exemple, sous forme anthropomorphe et avec ses longues antennes spiralées sur le manto de Wari-Kayan répertorié sous le numéro 15, momie n°290 (catalogue de l’exposition Paracas 2008, p 98, ou de la momie n°319, objet n°11, p. 194 du catalogue). La guêpe figure aussi largement dans l’orfèvrerie des cultures colombiennes - Tairona, Colima, Quimbaya…- où nombre de motifs qualifiés jusqu’ici d’aviaires sont en réalité des représentations de guêpes ou d’hyménoptères et de leurs attributs. Il en va de même pour le personnage principal de la « scène de la navigation » mochica…

 

Expliquez-nous...

Cette scène, reproduite deux fois sur les vases, apparaît avec quelques variantes. Le dessin d'une raie sépare habituellement les deux images qui, souvent, montrent à droite du personnage de la "Prêtresse " ou de la "Femme mythique" (si elle porte des crocs), un petit motif inexpliqué. Comme deux boursouflures qui dépassent du croissant, probablement, de la lune. Il s'agit de Raie vu de profil. Seuls ses yeux dépassent du bourbier dans lequel il se dissimule. C'est parfaitement conforme au mythe qui perdure aujourd'hui chez les Miraña. Cela figure l'instant où Soleil du Milieu va découvrir Raie et le piquer pour le forcer à se relever et pour lui porter un coup fatal en plein coeur (je m'en explique dans mon article de 2003, le masque et la raie). Mais on peut aussi bien envisager la chose comme une araignée avec ses chélicères apparents.

 

Des prisonniers manifestement voués au sacrifices apparaissent dans l'embarcation...

Le bateau lunaire transporte effectivement des prisonniers voués au sacrifice. Transposé dans le monde des hommes, le prisonnier que l’on sacrifie joue le rôle de l’araignée. Son sacrificateur - celui qui l’a vaincu au combat - substitue son âme à celle de la victime. Le cadavre d’autrui sert à libérer votre âme. C’est un élément de type divin. À plus de 1000 ans d’écart, au temps des Incas, la guêpe est toujours présente dans l’iconographie. On la retrouve sur un vase très connu, en motif d’alternance avec des libellules. Ses ailes sont ocres bordées de noir. Là aussi, la littérature indiquait qu’il s’agissait d’une mouche. Il m’a fallu du temps pour démontrer que l’insecte en question était une guêpe pompile. Par ailleurs, et c’est passé relativement inaperçu, Guaman Poma a dessiné, une guêpe parasitoïde. En l’occurrence, sur la planche 283 (folio 281). On y voit clairement l’insecte – l’espèce est qualifiée de « nina nina » – en train de parasiter une araignée. Le texte associé au personnage principal, un homme inca dessiné de profil, précise qu’apercevoir cette guêpe constitue un mauvais présage : sa « femme » va mourir. Comme l’araignée parasitée utilisée comme « femme » par la guêpe. Mais revenons aux Mochica. Ce sont encore les motifs de la guêpe et de l’araignée qui figurent sur les panneaux muraux de la Huaca de la Luna, près de Trujillo au Pérou…

 

Insinuez-vous que la grande déité moche découverte récemment est aussi la guêpe ?

Oui. Je parle bien de ce personnage agressif et hirsute, aux crocs acérés, aux oreilles bilobées, dont le visage est cerclé de motifs de vagues. Lesquels, à mon sens, sont plutôt évocateurs des poils de la guêpe… Ce personnage inquiétant, vu de face, est entouré de représentations de raies stylisée

  

Comment analysez-vous, sur un panneau voisin, la frise des araignées ?

A mon avis, elle est de même nature, que la frise des prisonniers découverte à El Brujo, plus au nord sur la côte péruvienne. Les araignées de la Huaca de la Luna apparaissent entre des cloisons qui évoquent les petites cellules de terre mâchée, empilées en tuyaux d’orgue, dans lesquelles les guêpes les emprisonnent avant qu’elles soient dévorées par leurs larves. Au passage, notez que ces alignements de tuyaux ne sont pas sans rappeler les flûtes de pan paracas et nasca en terre cuite. Chez les Miraña et leur voisins du Vaupès, lorsque sont réalisés les rituels de Yurupari, le son des flûtes et des trompes est produit pour rappeler le bourdonnement de l’hyménoptère qui chasse ses proies (ses « femmes »). Dès qu’elles l’entendent, les femmes doivent fuir la maison communautaire, à l’image des araignées qui se cachent aussitôt qu’elles captent le vrombissement produit par leur prédateur…
Un point vaut d’être éclairé. Les singes nocturnes sont des prédateurs. J’imagine qu’ils sont chassés par les hommes. Mais, les mygales aussi sont offensives. Le jour, elles bondissent de leur terrier pour fondre sur leurs proies, y compris des serpents.
Effectivement, les singes nocturnes font partie du gibier mais nous avons ici une relation d’un autre ordre : les araignées sont aux guêpes ce que les singes sont aux hommes. Pour le dire autrement, la guêpe chasse ses « singes » qui sont considérés comme des araignées par les Miraña.

 

Le Maître des animaux entouré des « Quatre Singes » représenterait en fait la guêpe parasitoïde entourée de quatre araignées ?

Exactement. Vous avez un tissu peint qui rend cette combinaison dans mon article de 2007 Yurupari ou les figures du diable.

 

Quel rôle tiennent les scolopendres souvent présents dans l’iconographie andine ?

La guêpe et les scolopendres sont les vrais prédateurs des mygales et d’un certain nombre d’araignées.

 

Et le tumi, le couteau sacrificiel ?
C’est une figuration de l’appendice buccal avec lequel la guêpe tue, tranche et se nourrit, raison pour laquelle il se trouve entre les mandibules, en haut des têtes des personnages dépeints dans les iconographies.

 

La ceinture de serpent est un autre motif récurrent…

Claude Lévi-Strauss a montré que le serpent bicéphale figure, selon le moment de la journée, l’arc en ciel ou la voie lactée. Le premier est la variante diurne de la seconde. Il a, selon mes observations, une autre fonction. Si mon hypothèse est exacte, le serpent bicéphale porté en ceinture tient aussi le rôle de paire de pattes manquantes. Je m’explique. Les guêpes ont six pattes. Les artistes précolombiens ont donc cherché un artifice pour les représenter, les humaniser. Ils l’ont trouvé en situant la ceinture de serpent autour de la taille - entre les bras et les jambes - du personnage qu’ils ont élu comme déité anthropomorphe.

 

Ce personnage central aurait traversé les millénaires et la Conquête espagnole pour perdurer jusqu’à nous, c’est incroyable…

 Effectivement. Nous avons affaire à une incroyable stabilité, pour le moins en ce qui concerne le motif, avec ce personnage central entouré par les « Quatre Singes » ou leurs substituts : quatre étoiles, quatre oiseaux, quatre cercles ou encore ces faisceaux d’armes mochica, - javelines et massues - équivalents des étoiles. Une représentation canonique en quelque sorte, une constante de l’art funéraire qui martèle l’idée que la mort est renaissance. À l’image de la jeune guêpe qui surgit de la dépouille de l’araignée.

Propos recueillis en 2008 et 2011

 
*Souffleur de Sarbacane est né d’une femme et d’Astre qui poursuivait ses beaux frères, les quatre singes nocturnes, jusque dans un tronc creux, quand ces derniers lui ont coupé la tête. Celle-ci est tombée dans le monde des poissons et devenue un régime de palmier. A l’adolescence, pour venger son père, Souffleur de sarbacane  tuera ses oncles. Avant de manger sa mère qui,  anéantie par la disparition de ses frères, a délibérément pris l’aspect d’un kinkajou (mammifère de la famille des procyonidés) pour disparaître. Après nombre d’aventures, Souffleur de sarbacane  – dénommé Astre désormais, comme son père -  se rendra chez les poissons où il finira par prendre femme. Une femme-poisson convoitée par Raie. Un duel sans merci - ayant pour prétexte le régime de palmier  - s’en suivra entre Raie et Astre, encore appelé Soleil du Milieu sur terre et Soleil de guerre sous l’eau. Finalement, Raie se croyant bien caché dans un bourbier – alors que ses deux yeux dépassent - sera piqué au cœur par le jeune Astre