Mission archéologique française en Alaska (mafAK)
Fouille de Little Panguingue Creek (HEA-038) vallée de la Nénana, Alaska, États-Unis

 

Dates : 2018-2021

 

Présentation de la mission archéologique française en Alaska (mafAK)

Née d’un financement du Ministère des Affaires étrangères en 2013, la mission archéologique française en Alaska (mafAK) s'est donné pour objectif de suivre trois axes principaux autour du développement scientifique et pédagogique : les fouilles archéologiques, la formation d'étudiants français à l'archéologie de l'Alaska (et de l'Arctique en général) et la recherche (notamment à travers l'étude de collections archéologiques majeures). La mafAK est également présente sur les réseaux sociaux afin de faire la promotion de cette mission archéologique auprès des étudiants, collègues et grand public : Facebook (facebook.com/Mission-archéologique-française-en-Alaska), Twitter (twitter.com/mission_Alaska) et Viméo (vimeo.com/mafak). Au cours des quatre premières années (2013-2016), nous avons mené à bien deux projets distincts dans la région intérieure de l'Alaska. Entre 2013 et 2015, nos recherches dans le secteur de Goodpaster et Volkmar nous ont permis de découvrir plusieurs sites préhistoriques. La plupart de ces sites ont livré des industries associées à l'Archaïque du Nord (période Holocène) et peu d'occupations datant de la période Pléistocène. Ces missions se sont déroulées dans une zone qui n'avait jusqu'ici jamais fait l'objet de recherches archéologiques, permettant ainsi la découverte de sites dans un nouveau secteur géographique jusqu'ici archéologiquement vierge, et permettant par la même occasion de préciser le cadre chrono-culturel de l'occupation de la zone Goodpaster-Volkmar depuis le Pléistocène jusqu'aux occupations des Indiens Athabascans. Le matériel lithique découvert sur ces sites ont apporté des informations diverses pour chaque période (diffusion de l'obsidienne, techniques de production du feu, outillage athabascan, etc.). En 2016, la mafAK s’est réorientée pour mener à bien un projet de fouille archéologique sur le site de Little Panguingue Creek. Outre la possibilité d'affiner le cadre chrono-culturel de la région, ce site offre la possibilité d'analyser en détail un important atelier de taille qui semble relativement bien conservé. Une approche palethnologique du site semble possible, au vu de données obtenues sur la petite aire de fouille dégagée à ce jour. Cette approche est d'autant plus importante que la présence d'un foyer et de tailleurs apprentis permet de présager une occupation ne se limitant pas à cette simple zone de taille.

 

 

La Préhistoire de la région intérieure de l'Alaska

Le projet s’insère dans la thématique générale du peuplement de l’Amérique et plus précisément dans celui du peuplement de la région intérieure de l’Alaska. Il s’agit d’étudier les vagues migratoires préhistoriques vers le Nouveau Monde, vagues venues d’Asie du nord-est qui se succèdent entre la fin du Pléistocène et tout au long de l’Holocène. Ces vagues migratoires pénètrent à travers la Béringie, c’est-à-dire le pont terrestre qui unissait la Sibérie à l’Alaska. Notre projet se focalise sur la région intérieure de l’Alaska car c’est une région riche en sites préhistoriques qui a certainement joué un rôle majeur dans l’histoire du peuplement du Nouveau Monde. Dans la région intérieure de l’Alaska, les populations qui se sont succédées depuis le Complexe Dénali à la fin du Pléistocène jusqu’aux Indiens Athabascans des périodes historiques, sont des chasseurs-cueilleurs-pêcheurs nomades ou semi-nomades dont une partie de la culture matérielle est représentée par des outils en pierre taillée. Dans les années 1980, un modèle défend l’idée selon laquelle le peuplement initial du Nouveau Monde est le résultat de trois vagues migratoires majeures, mais les nouvelles données génétiques et archéologiques laissent entrevoir un processus de colonisation du Nouveau Monde plus complexe qu’initialement supposé. Les vestiges préhistoriques en Alaska, notamment à la fin du Pléistocène et au début de l’Holocène, témoignent en effet d’une variabilité technologique importante et peut-être de la cohabitation de diverses traditions techniques (complexe Dénali, complexe Nénana, complexe Mésa, complexe Sluiceway, etc.). Nos missions sur le terrain se sont déroulées à deux endroits différents: entre 2013 et 2015 sur le secteur des plaines de Goodpaster, le long de la vallée de la Tanana; et à partir de 2016 sur le site de Little Panguingue Creek dans la vallée de la Nénana. La vallée de la Tanana, à l’est de Fairbanks, est actuellement une des régions de l’Alaska les plus riches en sites préhistoriques. Jusque dans les années 1970, seule une poignée de sites étaient connus dans cette vallée, notamment Donnelly Ridge, Campus et Healy Lake. Ce n’est que dans les années 1990 que de nouveaux sites majeurs ont été découverts et étudiés, tels que Swan Point, Broken Mammoth, Mead ou Gerstle River. La vallée de la Nénana a été l'objet de plusieurs décennies de recherche préhistorique. Au cours des années 1970 et 1980, les travaux de terrain ont conduit à la découverte de plusieurs sites majeurs, notamment Dry Creek, Walker Road, Panguingue Creek et Moose Creek. Dans les années 1990 et au début des années 2000, quelques prospections ont abouti à la mise au jour de sites supplémentaires, dont Houdini Creek et Lucky Strike, les deux ayant des niveaux culturels datant de la période Holocène (9000-8500 cal BP). Grâce à ces études, nous avons maintenant une compréhension correcte du cadre chrono-culturel de cette région lors de la transition Pléistocène/Holocène. La plupart de ces sites contiennent des niveaux stratigraphiques datant du Pléistocène et certaines de ces occupations représentent les plus anciennes de l’Alaska et de l’Amérique du Nord. Des occupations plus récentes existent également puisque les différentes phases de l’occupation humaine de l’Alaska y sont représentées, depuis le Paléolithique supérieur jusqu’aux périodes historiques. Ces sites ont livré des industries lithiques d’une importance capitale pour comprendre les vagues de peuplement et les routes migratoires vers le Nouveau Monde, notamment Swan Point (vallée de la Tanana) et Dry Creek (vallée de la Nénana). Les sites mentionnés ci-dessus sont, depuis plus d’une vingtaine d’années, des références majeures de la Préhistoire de l’Alaska. Pourtant, l’apparition de nouvelles problématiques (adaptation en milieu lacustre, stratégie d’acquisition des matières premières, nouvelles données sur l’industrie osseuse, routes migratoires, etc.) nous mènent à chercher d’autres sites qui permettent d’y répondre. Malgré le nombre relativement élevé de sites préhistoriques, notre connaissance de cette région clé est encore limitée et les nouveaux sites découverts viendront nécessairement combler certaines lacunes et soulever de nouvelles questions.

 

 

Le projet Little Panguingue Creek, vallée de la Nénana (depuis 2015)

Le site de Little Panguingue Creek (HEA-038) est localisé dans la vallée de la Nénana, à proximité du village de Healy dans la région intérieure de l'Alaska. Il se situe notamment à environ 7 km au nord-ouest du fameux site Dry Creek. Le site fût initialement découvert et sondé par David C. Plaskett en 1976, dans le cadre du projet North Alaska Range Project (NARP), un projet annexe à la fouille du site préhistorique de Dry Creek dirigée par W. Roger Powers. En 1979 et en 1984, John F. Hoffecker et W. Roger Powers se sont à nouveau rendus sur le site afin de mettre au jour un profil stratigraphique complet et faire quatre sondages de 1 m2. Une fouille à plus grande échelle a été lancée en 2015 par une équipe du CSFA (Université Texas A&M), en codirection avec la mafAK depuis 2016. Ce site de plein air se compose d’au moins deux niveaux archéologiques, datant d’il y a 11 200 ans pour le plus ancien, et de 9500 ans pour le plus récent. L’occupation la plus récente est de loin l’horizon culturel le plus intéressant du site. En effet, ce niveau a livré plusieurs milliers de pièces lithiques correspondant à un atelier de taille du début de l’Holocène. Cette occupation a ainsi livrée plusieurs percuteurs en pierre, de nucléus (à lamelles, à lames et à éclats), de pièces techniques (tablettes, etc.), d'éclats corticaux et d’entame, d'outils (burins, grattoirs, bifaces), de très nombreux éclats et esquilles.

 

L’analyse du mobilier lithique a également dévoilée un aspect potentiellement très intéressant sur la nature de l’occupation, puisque trois des nucléus découverts semble fortement indiquer la présence de tailleurs apprentis sur place (identifiable aux erreurs de tailles de la pierre visibles sur ces nucléus). La présence de tailleurs apprentis permet de présager une occupation plus large ne se limitant pas à cette simple zone d’atelier de taille. La tracéologie a également montré son intérêt, à travers la possible identification d’activités liées au travail des colorants et des peaux. Cette discipline, absente de la recherche alaskienne, doit à tout prix être développée dans cette région. De même pour l’étude des matières premières, qui dévoile certaines stratégies des chasseurs-cueilleurs du site ; bien qu’ils exploitent une partie des galets du ruisseau à côté duquel ils se sont installé, l’assemblage se compose de bien d’autres matériaux ayant été collectés dans la vallée de la Nénana ou même au-delà. Nous avons réalisé en 2018 pour la première fois les prospections géophysiques qui représentent une avancée majeure. L’utilisation du géoradar et de la méthode magnétique a permis de pointer toute une série d’anomalies dans différentes zones. La fouille de ces anomalies sera la priorité des années à venir. La découverte de matériel lithique dans un sondage d’un nouveau secteur en 2018, après seulement trois sondages de 50x50 cm, est une découverte prometteuse, surtout lorsque l’on prend en compte les données de la prospection géophysique au même endroit. La découverte de ce deuxième locus représente une nouvelle étape dans notre projet.

 

Les données obtenues montrent l’intérêt d’une étude multidisciplinaire, de l’approche palethnologique et de la nécessité d’ouvrir de plus grandes aires de fouille car de nombreuses aires d’occupation sont probablement à proximité (cf. prospections géophysiques). Notre but ultime n’est pas simplement d’ouvrir une plus grande zone de fouille afin d’obtenir plus de mobilier, mais de développer une démarche d’analyse spatiale et d’approche palethnologique. Quelle est l’importance de cette approche ? Il s’agit tout simplement d’un autre niveau d’analyse, qui permet non seulement de dégager les grandes tendances des groupes techno-culturels, mais également d’observer plus en finesse certains aspects de l’organisation de la vie sociale (présence d’apprentis, organisation du campement, aires d’activités, etc.). Afin d’obtenir cette vision générale du campement, il est nécessaire d’élargir la zone de fouille, et d’aller explorer de nouveaux secteurs. Seules des fouilles à grande échelle permettent de comprendre un site dans sa globalité, de l’aire d’activité jusqu’à l’environnement qu’il occupe. Et pour cela il faut multiplier les problématiques et l’intervention de spécialistes. Dans notre cas, nos recherches vont se focaliser sur les aspects suivants :

 

- Identifier et dater les différents complexes techno-culturels présents sur le site.

- Comprendre l’étendue d’un ancien campement préhistorique situé dans le centre de l’Alaska.
- Rechercher différentes zones d'activité dans le paysage, en utilisant différentes techniques (sondages manuels, géoradar et méthode magnétique).

- Utilisation des prospections géophysiques pour localiser les concentrations d'artefacts et les foyers dans un contexte préhistorique.

- Essayer de connecter les différentes zones d'activités autour de la fouille à travers le remontage d’outils lithiques.
- Comprendre la provenance et l'utilisation des matières premières en trouvant les sources géologiques et en identifiant chimiquement toutes les matières premières utilisées sur le site.

- Développer la tracéologie lithique de l’outillage taillé et du macro-outillage afin de déterminer les activités (découpage, grattage, meulage, etc.) entreprises sur le site.

- Approfondir nos connaissances sur l'organisation sociale d’un campement de la Préhistoire ancienne en Alaska (répartition spatiale des apprentis, diversité des activités sur un même campement, etc.).

- Si des outils en matières dures animale sont découverts, fournir une analyse de la technologie osseuse.
- Réaliser une analyse paléoparasitologique afin de déterminer les parasites véhiculés par les hommes préhistoriques.
- Faire une analyse géoarchéologique des différents secteurs pour comprendre les séquences de dépôt sédimentaire.
- Établir une carte topographique détaillée du relief sur lequel se trouve le site et les différents secteurs.
- Reconstituer le paysage paléoenvironnemental autour du site de la fin du Pléistocène au début de l'Holocène (pollen, charbon de bois, etc.).

 

Responsables
Yan Axel GÓMEZ COUTOULY (UMR 8096 ArchAm, CNRS)
Angela K. GORE (University of Texas A&M)

 

Collaborateurs et institutions partenaires
Kelly E. GRAF (University of Texas A&M)
Ted GOEBEL (University of Texas A&M)
Thomas M. URBAN (Cornell University)
Caroline HAMON (UMR 8215 Trajectoires, CNRS)

 

Financements
Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères (MEAE)
Institut polaire français Paul-Emile Victor (IPEV)
University of Texas A&M
UMR 7055 Préhistoire et Technologie
UMR 8096 Archéologie des Amériques

 

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