Christian Duverger

Historien et archéologue.
Professeur à l’Ecole des Hautes Etudes
en Sciences Sociales (EHESS)

 

 

 

L'ultime manipulation de Cortés

 

Dans votre livre « Cortés et son double. Histoire d’une mythification », vous démontrez que l’auteur de la célèbre Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne n’est pas le sympathique et emblématique Bernal Díaz del Castillo, mais bien Cortés lui-même. Dîtes-nous ce qui vous a mis sur la voie...

Il me faut d’abord préciser que mon livre - « Cortés et son double » - vient à la suite de la biographie de Cortès publiée en 2001 et dont j’ai terminé la rédaction en 2000. Dans mon idée, ce précédent ouvrage – que l’on peut désormais qualifier de tome I - était destiné à changer l’image du conquistador. Je trouvais qu’il était souvent réduit à une fonction purement militaire, considéré comme quelqu’un de peu engageant, qui allait chercher l’or et qui tuait beaucoup d’Indiens en semant la désolation au Mexique. Je voulais montrer qu’en réalité c’était un personnage beaucoup plus complexe. De fait, Cortès entreprend la conquête du Mexique avec une idée qui est celle du métissage. Il a été témoin du génocide - il faut bien l’appeler comme cela -, qui a lieu après l’arrivée de Christophe Colomb et le débarquement des premiers Espagnols. Cortès assiste aux tout premiers moments de la colonisation : en 1504, il s’installe à Saint Domingue, puis, en 1511, il participe à la conquête de Cuba. En 1515, il est témoin du résultat effroyable de cette présence espagnole qui conduit à ce que 90 % de la population des îles - qu’on appelle alors les Indes -, va être décimé en une génération. Le Mexique est la prochaine étape. A l’époque, il sait déjà que ce pays est extrêmement peuplé (on admet aujourd’hui que la population y était de l’ordre de 25 millions d’habitants pour l’ancienne Méso-Amérique si l’on inclut les Mayas et 18 millions pour la partie altiplano central). Ce qui s’est passé dans les îles n’est pas acceptable. Si cela se déroule de la même façon au Mexique, c’est une catastrophe absolue. Aussi, Cortés engage une course de vitesse avec la Couronne de façon à être le premier à débarquer, à faire la conquête pour installer une idée très originale à l’époque, qui est celle du métissage. Mon livre en décrit le processus et montre comment Cortés, finalement, va épouser à sa manière la culture des Indiens qu’il va conquérir. C’est lui qui va fonder le Mexique métis qui est celui que nous connaissons aujourd’hui. Ma biographie expliquait que Cortés est le véritable inventeur du Mexique, même s’il n’est pas reconnu comme tel aujourd’hui dans les livres de classe. Pour comprendre la Conquête, il existe trois documents particulièrement importants. Les lettres de Cortès, bien sûr, ses fameuses  Cartas de relación , mais aussi la célèbre Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne attribuée à Bernal Díaz del Castillo et puis, l’Histoire de la conquête du Mexique signée par un certain López de Gómara. Une chronique connue sous différents titres parce qu’elle a été interdite - comme tous les écrits cortésiens -, par Charles Quint qui était animé d’une jalousie maladive envers Cortés. En 2000 déjà, à propos de l’Histoire véridique de Díaz del Castillo, j’avais relevé – et gardé pour moi – quelques faits étranges qui me faisaient sérieusement douter de la paternité de l’auteur. Mais je dois à la vérité de dire que je la mettais alors au bénéfice d’Alonso Remón, l’éditeur (nous en reparlerons) qui a publié l’Histoire véridique en 1632. Je pensais qu’il avait fait œuvre de compilation. Ce n’est qu’après, au fil des années, en comparant les manuscrits originaux et, en particulier le style des Lettres de Cortés et celui de l’Histoire véridique ou en pointant, par exemple, les proximités manifestes qui existent entre l’Histoire véridique et la chronique de Gómara que j’ai été conduit, progressivement, à considérer Cortès comme le seul auteur possible.

 

Commençons par les lettres de Cortés. Elles sont officiellement adressées à   l’empereur...

C’est ce que vous croyez si vous ne savez pas que Cortés est un grand manipulateur de l’information. En réalité, ces lettres n’ont jamais été destinées à Charles Quint. Ce sont des « lettres ouvertes », officiellement écrites pour l’empereur mais en réalité préparées pour l’imprimerie. C’est pour Cortés une façon d’éviter qu’on le dépossède de sa conquête. Car, dans son idée, c’est bien sa conquête. Je crois qu’il a raison, parce que quelqu’un d’autre ne l’aurait certainement pas conduite de la même façon, n’aurait pas pu ou su la faire ainsi. Alors, il écrit un certain nombre de Lettres (cartas en espagnol) qui vont être publiées et devenir des best-sellers. L’une succédant à l’autre. A l’époque, les tirages sont de l’ordre de 700 exemplaires, le livre vaut très cher, mais c’est un franc succès. Ces lettres, au-delà de l’adresse à l’empereur, constituent une véritable chronique, écrite à la première personne et dans laquelle Cortés informe le monde civilisé de ce qu’il a fait au Mexique. Donc, nous savons qu’il sait écrire et comment il écrit. C’est essentiel pour comprendre la suite.

 

Charles Quint va faire saisir et brûler ses lettres...

Effectivement, Cortés devient un auteur prohibé. Sur ordre de l’empereur, l’impression, la diffusion et la détention de ses Lettres sont interdites. Toutes celles qui sont saisies sont brûlées en place publique. Pas toutes, heureusement pour nous, mais cela en dit long sur le conflit qui oppose Cortés à Charles Quint qui le considère comme un compétiteur politique d’importance. Pour plusieurs raisons. Cortés a en effet mis la main sur le Mexique en prenant de vitesse la Couronne et il faut dire les choses : il est une menace pour l’empereur, parce qu’il est à la tête d’un territoire beaucoup plus riche que ne l’est l’Espagne, même avec tout l’or qu’elle reçoit des Indes. Par ailleurs, Cortés a installé au Mexique un système social fondé sur la conservation des anciens caciques dans leur fonction et donc sur le métissage des cultures. Un système fondé aussi sur l’adaptation du culte catholique au culte païen des Indiens. Tout cela n’a rien à voir avec le système espagnol. Autre grand sujet de friction : Cortès défend l’entreprise privée. Or, la couronne ne raisonne que par monopoles d’Etat. Cortés souhaite posséder à titre personnel des terres pour les mettre en culture. Il va ainsi développer l’élevage des vers à soie, introduire la canne à sucre avec laquelle on va produire du rhum au Mexique. De même, il veut faire pousser des oliviers et de la vigne, mais ils se heurtent aux Espagnols qui l’empêchent de concurrencer leur propre commerce d’huile d’olive et de vins en interdisant l’exportation des oliviers et des pieds de vigne. Enfin, - et ce n’est pas le moindre sujet de discorde -, dans le domaine politique, Cortés considère que la véritable légitimité vient de l’élection. Ce qui sous-entend qu’il n’est pas monarchiste et qu’il dénie le principe du pouvoir de droit divin. Rien que cela.

 

Il est reproché à Cortès de ne pas craindre Dieu...

L’expression s’appliquait alors à ceux qui n’acceptaient pas l’Inquisition. On était suspect et jugé mauvais chrétien si l’on ne craignait pas Dieu. Les usages espagnols obligeaient à reconnaître le pouvoir divin du roi qui avait l’autorité sur le royaume et sur l’Église. N’oublions pas que le pape Alexandre VI Borgia (un Espagnol qui s’appelle en réalité Borja) a donné les Amériques à l’Espagne en contrepartie de leur christianisation. En devenant chrétiens, les Indiens échappent à l’esclavage. Le pape a confié la responsabilité de la christianisation à Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille (qu’on appelle les « rois catholiques ») qui sont institués chefs de l’Église en Espagne et dans les propriétés américaines. Dès lors, mettre en cause l’autorité du roi, c’est aussi contester son autorité sur l’Église. Or, Cortés récuse l’Église séculière. Pour la christianisation du Mexique, il fait appel aux franciscains reconnus pour être, au sein de l’Église, un État dans l’État. Disons qu’ils sont assez indépendants d’esprit. Comme l’est Cortés qui, à l’inverse de l’Inquisition qui traque la pureté du sang, a donné au fils qui naît de ses amours avec Malinche, la princesse indienne qui lui sert d’interprète, le prénom de son père : Martín. Ainsi, dans les faits, tout oppose Cortés à son empereur, dès les premiers temps de la conquête (1519-1521) comme ensuite. Lorsqu’il part s’emparer des terres mayas et du Honduras, que fait Charles Quint ? Il envoie ses hommes prendre le pouvoir laissé vacant par Cortés. Ce dernier parvient à le reprendre et part pour l’Espagne afin de convaincre l’empereur de lui céder la moitié du Mexique. Il y parvient. Nous sommes en 1528-1529. Mais Cortés va le payer cher, car jusqu’en 1540, il devra partager le pouvoir mexicain avec un vice-roi qui multiplie les coups tordus et les humiliations. On accable Cortés de griefs, on l’accuse de fraudes fiscales et même d’un meurtre. Derrière tout cela, il faut voir la main de l’empereur qui veut récupérer, pour les vendre, les terres qu’il a données à Cortés. L’argent lui permettrait d’alléger les dettes contractées pour financer ses guerres, devenues considérables. Inutile de dire que tout cela ne fait  pas l’affaire de Cortès. Lui veut faire du commerce et être le maître chez lui. Roi à la place de Charles Quint sur ses terres mexicaines. Il ne conteste pas le pouvoir de l’empereur en Espagne, mais le Mexique, c’est son domaine. Le conflit qui oppose les deux hommes n’est donc pas une  dramaturgie artificielle. Ils représentent deux visions de l’organisation sociale, politique, économique et religieuse. Ce qui m’intéresse, c’est de montrer qu’il n’y a pas de monolithisme et que toute l’Espagne n’est pas favorable à l’Inquisition. A l’intérieur de ce monde qu’on a souvent représenté comme complètement étouffant, il y a des personnalités fortes, comme Cortés, qui proposent une autre vision. Mais revenons à nos sources et à l’Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne.

 

Que vous refusez désormais d’attribuer à Díaz del Castillo...

Je vais vous expliquer pourquoi. J’avais été frappé en rédigeant la biographie de Cortés, il y a une quinzaine d’années, par le fait que Díaz del Castillo passe son temps dans son Histoire véridique à dénoncer l’œuvre de Gómara. La thématique est la suivante : il souligne, par exemple à propos de l’entrée à Tlaxcala, que Gómara écrit ceci ou cela, mais qu’en réalité il se trompe. Parce qu’il n’était pas là. Alors que lui, Díaz del Castillo, soldat de base, était sur place et qu’il peut vraiment dire comment ça s’est passé. Donc, le narrateur de l’Histoire véridique instrumentalise une opposition à Gómara qui est un homme de cabinet, un chroniqueur qui travaille en Espagne, alors que lui - homme de terrain -, se bat, souffre, a froid quand il fait froid, chaud quand il fait chaud... C’est pour cela que l’œuvre de Díaz del Castillo a beaucoup plu. Parce qu’on se dit, en le lisant, que nous avons affaire à un témoin oculaire. Le problème, lorsqu’on regarde cela dans le détail, c’est que cette opposition est surtout une pétition de principe, parce que les deux chroniques - celles de Díaz del Castillo et de Gómara - sont jumelles et même synoptiques. C’est-à-dire que le découpage de la matière historique, la sélection des événements traités, la séquence chronologique, les personnages qui apparaissent sont les mêmes dans les deux chroniques, y compris la division des chapitres. Il y a là une curiosité. Ce « doublonnage » attire la suspicion et fait planer un doute sur l’originalité de la chronique de Díaz del Castillo. Un autre élément troublant est que cette chronique aurait été écrite en 1568 au Guatemala, plus de 40 ans après les faits. Or, dans l’ Histoire véridique, l’auteur fait preuve d’une mémoire d’une fraîcheur absolument incroyable. Il y a un nombre incalculable d’informations qui vont du nom des chevaux au prix auquel ils ont été payés. On cite les noms de plus de 350 soldats avec leur lieu de naissance et la description de leur physique. Il est précisé que l’un a une tache dans l’œil, qu’un autre boite, qu’un troisième est un invétéré farceur. Tout cela est décrit avec un tel luxe de détails que l’on est en droit de se demander d’où vient cette précision de la part de quelqu’un qui est supposé écrire à 84 ans. Comment fait-il pour se souvenir ? Et puis, comment fait-il pour connaître tous ces détails ? Parce qu’il donne le contenu de lettres que Cortés reçoit du Conseil des Indes, du pape ou de son père, ou de lettres qu’il écrit aux autorités espagnoles. Manifestement, l’auteur connaît très bien l’organisation politique de la Cour et va jusqu’à faire le tri politique des bons interlocuteurs et de ceux qui persécutent Cortés, etc. Donc, on se dit : comment cet homme du rang, ce sans grade, - car c’est ainsi qu’il se présente officiellement -, est-il perpétuellement au cœur de l’action, perpétuellement aux côtés de Cortès – comme s’il était caché sous la table -, alors qu’aucun texte de l’époque ne mentionne son nom ?

 

Parce qu’il est inconnu ?

Bernal Díaz n’apparaît ni dans les textes de Cortés, ni dans les archives anté

rieures à 1539, et Dieu sait si nous en avons. Ce personnage n’apparaît jamais. Donc, j’ai eu un doute que j’ai développé, systématisé. Je suis allé voir le manuscrit au Guatemala. J’ai passé une quinzaine d’années à travailler ce thème. En m’interrogeant : si l’on ne peut pas considérer Díaz del Castillo comme l’auteur de l’ Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne, il faut bien qu’elle ait été écrite par quelqu’un. J’ai cherché et, pour nous résumer, toutes les pistes remontent à Cortés. C’est lui qui a l’information sur sa propre vie. C’est le mieux placé. J’ai découvert aussi qu’il avait des archives. Elles le suivaient dans un chariot, à l’abri dans un coffre, sur les champs de bataille. Alors, j’aboutis à deux hypothèses. Soit il a l’idée d’écrire un jour ses mémoires et il se constitue sciemment ses archives. Il aurait ainsi fonctionné comme un historien moderne. Soit il rassemble ses archives pour des raisons fiscales, pour démontrer que cette conquête a été faite à ses frais. Payant pour tout, il fallait quand même qu’à un certain moment il ait sous la main les justificatifs de toutes les dépenses engagées pour ne pas être accusé de quoi que ce soit. Donc, il dispose d’archives qui vont lui servir à écrire ses mémoires. Entre 1543 et 1546.

 

Votre livre éclaire un moment de sa vie qui est peu connu...

Jusque là, les biographies officielles ne disaient jamais rien sur les dernières années de la vie de Cortés, sinon qu’il meurt à Séville en 1547 et souhaite être enterré au Mexique. Or, comme je l’écris dans mon livre, lorsqu’il rentre en Espagne, en 1540, ce n’est pas « un petit vieux qui se retire ». Et cependant, ni Díaz del Castillo, ni Gómara ne soufflent mot de cette période. Pour moi, c’est un indice. Quand les textes se taisent, c’est qu’il se passe quelque chose. Je ne vois pas pourquoi nous serions renseignés par toutes ces chroniques sur tout ce que fait Cortés jusqu’en 1543 et que l’on a rien sur 1543-1546. Alors j’ai enquêté et découvert un Cortés très différent de l’image qu’on peut en avoir aujourd’hui. Un Cortés préoccupé par la réflexion, la langue, et très probablement, un Cortés écrivain. Il s’installe à Valladolid, dans une grande maison, louée à un parent, où près de 40 personnes sont à son service (c’est dix fois moins que l’empereur, mais c’est tout de même un certain train...). Et là, toutes les semaines, il y reçoit ce que j’appelle l’académie de Valladolid : des érudits, des diplomates, des militaires, des ecclésiastiques, un éditeur, un grand prédicateur, des poètes, des hauts fonctionnaires (dont le secrétaire du Conseil des Indes, l’organe officiel de gestion du Mexique). Cela signifie que les ponts ne sont coupés. Il y a des gens qui soutiennent Cortés, même à l’intérieur du dispositif de pouvoir de Charles Quint. C’est très intéressant. Et ces hommes planchent chaque semaine sur un thème de réflexion différent. Nous en connaissons deux cents. Ce qui montre qu’un certain nombre de réunions se sont tenues après la mort de Cortés qui fut l’initiateur de cette académie et l’a animée pendant trois ans.

 

La langue y était le thème central...

Oui, parce que c’est le moment en Espagne, comme en France et en Italie, où l’on abandonne le latin. Nous sommes au début du XVIe siècle et l’on s’interroge. L’un des thèmes de l’académie de Cortés porte, par exemple, sur la langue que doit parler le roi ? Faut-il qu’il parle comme le peuple, au risque de dévaloriser sa stature ? Ou bien, faut-il qu’il parle la langue des érudits, au risque de se couper du peuple qui n’accéderait pas à la finesse de son expression ? Voilà le genre de sujet que l’on discute chez Cortés.

 

Il ne fait pas que discuter. Pour vous, il écrit ses mémoires...

Cela n’a rien de très surprenant chez un homme qui est à la fin de sa vie et qui a connu un passé des plus glorieux. En revanche, Cortés doit faire face à un sacré problème : c’est un auteur prohibé. Nous l’avons vu, l’impression ou la réimpression d’un texte de Cortés est interdite. Alors, il s’interroge sur le moyen de faire passer malgré tout son témoignage à la postérité. Et il a une idée, ou plutôt deux, que je trouve très modernes. D’une part, il signe un contrat avec Gómara, qui est un jeune prêtre, qu’il héberge dans sa maison - avec le titre de confesseur ou de chapelain - et qu’il charge d’écrire ses mémoires. Il lui demande de faire un travail d’historien et lui confie ses archives. Alors que fait Gómara ?  Il écrit de son côté et à sa manière, un peu sèche, très concise, très factuelle et ciblée sur Cortés. C’est une sorte d’ode au génie du conquistador. Le texte final s’inscrit dans un ensemble plus vaste qui traite également de la conquête du Pérou, laquelle d’ailleurs figurera, tel un écran de fumée, en première partie de l’Histoire des Indes de Gómara. Il n’empêche : contrairement à ce qu’imagine et espère Cortés au moment de sa commande, le manuscrit sera lui aussi interdit. Cortès s’est trompé sur la détermination de la Couronne. L’ouvrage ne sera publié qu’en 1552, soit 5 ans après la mort de Cortés, et encore, à Saragosse, en Aragon...

 

Gómara a-t-il été rémunéré pour ses écrits ?

Il devait l’être, puisqu’on nous avons des traces de ses contrats. Avant de mourir, nous savons que Cortés demande à son fils héritier de les honorer jusqu’à la publication de l’œuvre. Mais Martín (le fils qu’il a eu de sa seconde épouse espagnole), n’a pas tout payé et, jusqu’à sa mort, Gómara devra le trainer devant les tribunaux pour récupérer l’argent dû.

 

Vous écrivez que Bernal Díaz n’a pas pu y avoir accès...

Exactement. Cet ouvrage est interdit et confisqué. Pour tromper la censure, quelques éditeurs courageux modifient le titre de l’œuvre. Trois réimpressions seront ainsi faites. C’est pourquoi l’histoire de Gómara est connue, par exemple, sous le titre de Hispania victrix. Mais le livre est mort-né : les quatre éditions que l’on connaît en Espagne sont saisies, interdites, et donc il ne peut pas circuler en Espagne. L’ouvrage est tué dans l’œuf et, pour cette raison, n’a pas pu être exporté en Amérique. Donc Díaz del Castillo, au fin fond du Guatemala en 1568 n’a pas eu accès – c’est impossible – à l’œuvre de Gómara. Laquelle va être ensevelie et c’est parce que quelques exemplaires seront épargnés que l’on pourra la réimprimer, mais beaucoup plus tard, à l’époque moderne.

 

Venons-en au second stratagème de Cortés...

En contrepoint de cette histoire rédigée par Gómara, Cortés écrit une chronique sous l’anonymat, sous le masque d’un homme de troupe. Il invente un personnage de fiction qui est ce narrateur théorique. Théorique, parce qu’il est impossible qu’un soldat de base puisse, à l’époque, avoir accès à autant d’informations. Le fond de culture auquel il se réfère est prodigieux. Il cite non seulement la Bible, de façon très pointue, mais la mythologie grecque, toute

l’histoire romaine (c’est très bien documenté). On constate qu’il a lu Salluste, Tite-Live et même Flavius Josèphe, écrivain juif qui écrit en araméen et a traduit en grec sa propre littérature. Il est impossible qu’un simple soldat ait pu bénéficier de cet environnement culturel. Mais, c’est tellement bien fait, en termes de création du personnage, que cela a abusé tout le monde, tous les lecteurs depuis plus de 300 ans, depuis 1632.

 

Selon vous, il donne des indications à Gómara et le soir, dans le secret de sa chambre, Cortés écrit la même chose, mais dans sa version. Et c’est ce qui lui permet d’affirmer : « Là non, Gómara ne peut pas dire cela. D’ailleurs, il n’était pas présent, contrairement à moi ».

C’est exactement ça. L’on peut imaginer qu’il y a pour Cortés une certaine jubilation à concevoir dans l’ombre une œuvre qui est à la fois historique et littéraire. Il est patent qu’il a créé un personnage avec une telle efficacité que ce dernier a été considéré comme crédible jusqu’à aujourd’hui. Je constate que, même confrontés à toutes les preuves, beaucoup de gens veulent garder Díaz del Castillo comme auteur, parce qu’ils aiment le personnage inventé par Cortés. C’est paradoxal, mais c’est la preuve d’une grande réussite littéraire. Carlos Fuentes, pour ne citer que lui, nous dit que Díaz del Castillo est l’inventeur du roman latino-américain. Son instinct littéraire lui a fait comprendre qu’il y avait chez Bernal une part d’invention romanesque. En fait, c’est le narrateur qui est inventé. Car les événements cités sont vrais. Ce que dit Cortés est vérifiable. Reste tout ce qu’il ne dit pas. On peut penser qu’il veut donner un témoignage positif pour l’éternité.

 

Il pensait que l’anonymat lui permettrait de passer le cap de la censure...

Il avait certainement l’idée que, le moment venu, on reconnaîtrait sa paternité sur cette œuvre. Je pense que cela lui aurait fait plaisir qu’on lui dise : « Mon Dieu que c’est bien écrit ». Comme le reconnaît Carlos Fuentes. Donc Cortés doit être content là où il se trouve, au paradis des écrivains ou dans l’enfer des conquistadors, je ne sais pas ; mais il doit être heureux de savoir que son livre est une réussite d’écrivain. Maintenant, il est clair que l’affaire va prendre une toute autre tournure que celle qu’il imaginait.

 

Expliquez-nous...

Résumons : Cortés a deux fers au feu. La chronique de Gómara et la sienne propre, son Histoire véridique. Comme il critique la première dans la seconde, il est impératif que l’Histoire des Indes soit publiée en premier. D’où les consignes qu’ils donnent avant de mourir à son fils Martín. Or, nous l’avons vu, l’affaire de Gómara tourne court. C’est alors – nous n’avons pas tous les éléments pour le comprendre – qu’un mouvement se dessine au Conseil des Indes et que les trois fils de Cortés sont incités à prendre le pouvoir au Mexique et à proclamer l’indépendance, avec la bénédiction d’une partie des autorités. Ils quittent l’Espagne avec le précieux manuscrit. Là bas, au Mexique, les circonstances sont idéales, car le vice-roi vient de mourir. Seulement, les frères hésitent, tergiversent. A cette époque, - nous sommes en 1563 -, le sort n’est pas jeté. Le Mexique n’est pas encore une colonie espagnole. Le problème, c’est que Martín, qui a hérité du marquisat, n’a pas la carrure de son père. On dirait aujourd’hui que c’est « un fils à papa ». Il est né dans un certain confort et n’a pas eu à lutter, à faire lui-même la conquête. C’est un héritier. Il perd beaucoup de temps dans des futilités. Finalement, alors que tout l’attirail idéologique est prêt, il n’agit pas. Le coup d’Etat est manqué.

 

Que devient le manuscrit ?

Carlos Fuentes ne se trompe pas complètement lorsqu’il dit que c’est le premier roman latino-américain. Je crois que c’était l’idée de Cortés : en faire la première œuvre autochtone du Mexique indépendant. Martín a le manuscrit. Nous savons qu’il le détient parce qu’il fait des annotations dessus. Il y rajoute, notamment, un chapitre où il explique tout ce qui se passe entre 1562 et 1566. Il en profite pour  raconter la mort de Cortés et nous livrer quelques détails sur le testament de son père. Cet ajout qui apparaît à la fin du livre – très peu de choses en réalité – est fait pour donner le sentiment que tout a été écrit à ce moment là, en 1565. La suite est marquée par le coup d’Etat raté et une répression terrible. Les partisans des Cortés sont obligés de fuir le Mexique. Fait incroyable, c’est le nouveau vice-roi – fils d’un membre de l’académie de Valladolid – qui sauve la vie des trois frères en les mettant sur un bateau qui part pour l’Espagne. Malheureusement pour eux, ils seront ensuite faits prisonniers et déportés en Afrique du Nord, à Oran, où ils seront maltraités et « cassés ». Le manuscrit, lui, est resté au Mexique. Nous ne savons pas entre quelles mains. Dans cette période troublée, pour disparaître dans la nature, on a le choix entre quitter le Mexique par le nord ou par le sud. Le Guatemala est l’une des destinations des partisans des Cortés. C’est là qu’intervient Bernal Díaz del Castillo.

 

Que sait-on sur lui ?

Nous ne savons réellement rien de la vie de Díaz del Castillo au moment de la conquête. On ne sait pas s’il y a participé ou pas. Personnellement, je penche pour l’affirmative. Mais ce n’est pas documenté. Si c’est un vétéran qui, d’une certaine façon a servi Cortés, il y a une logique à ce que ses partisans le rencontrent à Santiago de Guatemala où il est conseiller municipal. Probablement, lui confie-t-on ce manuscrit pour le mettre en lieu sûr. En tout cas, le manuscrit apparaît au Guatemala à ce moment là. Il est daté du début de 1568, ce qui correspond à cette période mouvementée. L’année suivante, nous avons les déclarations de Díaz qui dit être en possession d’un manuscrit dont il ne parlait pas précédemment, alors qu’il était souvent questionné et restait très vague sur sa participation à la conquête.

 

C’est là que vous notez de nouveaux ajouts...

Je ne vais pas rentrer dans les détails (mon livre l’explique), mais c’est Francisco, le fils ainé de Díaz del Castillo, qui prend conscience du potentiel que représente ce cadeau du ciel pour récupérer l’héritage de son père. Comme le texte est anonyme, il lui est loisible d’attribuer à son père tous les mérites qui sont décrits dans l’ouvrage. Il fait cette opération a minima. Car, cela coûte cher de refaire un manuscrit. Les copistes sont rares. Le papier l’est aussi (en l’occurrence, il s’agit de grandes feuilles de papier de format in-folio). Malgré tout, Francisco fait réécrire des pages – on appelle cela des interpolations – pour ajouter ici et là le nom de Díaz del Castillo. L’exercice

n’est pas simple. Car le texte de Cortès est écrit à la première personne, avec un certain dosage de je et de nous. Francisco ajoute donc des dialogues pour faire apparaître le nom de son père. Dialogues qui sont le plus souvent grotesques. C’est du genre : « Alors Motecuzoma s’adressa à moi en me disant : oh, oh, Díaz del Castillo, je vois que vous êtes un homme de grande qualité et de grande noblesse. Je voudrais vous faire un cadeau... » C’est effectivement une façon de nommer l’auteur du manuscrit. Mais c’est stupide quand on sait qu’en 1519 Bernal Díaz n’a pas encore ajouté à son nom la particule del Castillo qu’il va s’offrir plus tard. Donc, on voit bien que c’est une manipulation qui vise à faire passer le Díaz del Castillo de 1568/1569 comme l’auteur de la chronique parvenue au Guatemala dans la débandade qui a suivi l’échec de la « conjuration des trois frères ».

 

Venons-en au fameux Remón que vous avez déjà cité et que vous soupçonniez, en tout premier, d’avoir écrit l’Histoire véridique...

C’est la fin de l’histoire. La veuve de Díaz del Castillo envoie le manuscrit en Espagne pour en tirer profit. Elle espère qu’il sera acheté par la Couronne, mais il ne l’est pas. Il se retrouve dans des archives. On trouve sa trace en 1585, puis en 1604, il est utilisé par un chroniqueur très connu qui s’appelle Herrera. Finalement, le manuscrit est publié en 1632. Par un certain Antonio Remón, un prêtre qui fait partie de l’ordre de la Merci. Dans une première vie, l’homme a été dramaturge avant d’entrer au couvent. Il a écrit 200 pièces de théâtre et avec Tirso de Molina qui, lui aussi est un mercédaire, il aurait écrit une pièce à quatre mains... De sa lecture de l’Histoire véridique, Remón a retenu que le père Olmedo, mercédaire, a participé à la conquête et cela va lui donner l’idée de « gonfler » son rôle. Le problème, c’est que Remón jouit d’un talent reconnu d’écrivain (même si l’on ne connaît que 5 ou 6 de ses pièces) et qu’à l’inverse des ajouts grossiers de Francisco, les siens ne le sont pas. Il sait parfaitement écrire « à la manière de... ».  C’est pourquoi, à un moment donné, je me suis posé la question de savoir si le manuscrit n’avait pas été écrit sous un autre nom, comme c’est parfois le cas, par l’éditeur qu’était Remón, en collationnant différentes sources et fusionnant différents textes. J’ai testé l’hypothèse et finalement conclu que non. Parce qu’il y a des choses qui ne marchent pas. J’ai finalement abandonné la piste et trouvé celle de Cortés.

 

Pour conclure, qu’est-ce qui vous a vraiment convaincu ? Le style de Cortès ?

Le style, c’est l’homme. Et, effectivement, pour qui compare le style des Lettres de Cortés à celui de l’Histoire véridique, il est manifeste que ces œuvres sont du même auteur. A condition de se pencher – comme je l’ai fait – sur les manuscrits d’origine. Car les éditions faites à destination du grand public montrent une disparité de traitement. La publication des  Cartas de relación, des Lettres, n’est pas à l’avantage de Cortés. Son style paraît archaïque alors que celui de l’Histoire véridique – réécrit en langage moderne – est, au contraire, très enlevé. Le ton est spontané, l’auteur appelle un chat un chat, et cela plaît aux lecteurs. Cette disparité explique que des lecteurs de mon livre, prêts à croire ce que j’écris, demeurent malgré tout un peu sceptiques car ils me disent ne pas retrouver dans les ouvrages qu’ils ont sous la main les parentés stylistiques sur lesquelles je m’appuie. Montaigne en version originale paraît archaïque et chaotique, il est même parfois aux limites de la lisibilité ; le même Montaigne stylistiquement « modernisé » nous semble plus proche de nous, mais il paraît un autre auteur ! Il faut donc comparer les versions originales des Cartas et de l’Histoire véridique, dans leur version du XVIe siècle.

 

Rappelez-nous  quelques-unes de ces parentés stylistiques...

Dans les manuscrits d’origine de l’Histoire véridique, Cortés donne le sentiment d’oralité en utilisant une technique empruntée à la prosodie latine. Il signale la fin de la phrase par une « clausule ». Une formule toute faite qui indique au lecteur le passage à un autre paragraphe. Cela donne un rythme particulier au texte. Il est clair que cette technique, chère à Cicéron, n’était pas à la portée du soldat de base qu’était Bernal Díaz del Castillo. En revanche, Cortés l’utilise dans ses Lettres. Mais il y a plus marquant. Cortès signe ses œuvres par un véritable marqueur stylistique : il recourt au binarisme. Plutôt qu’écrire les « chefs », par exemple, il écrit « los caciques y señores ». Selon le même principe, la bravoure devient « courage et vaillance ». C’est une transposition dans la langue espagnole d’une forme d’expression typiquement aztèque. Nous connaissons l’intérêt de Cortés pour les langues. Cela n’a donc rien d’étonnant. Mais, évidemment, il est tout particulièrement intéressant de constater qu’il recourt à ces formules binaires non seulement dans l’Histoire véridique mais déjà dans ses Lettres, à partir de la deuxième, celle datée du 30 octobre 1520. Si l’on cherchait une ultime preuve, voilà qui démasque l’auteur...

Propos recueillis en 2013