Nathalie Ragot

Ethno-historienne chargée de Cours à l’Université de Paris VII-Diderot

 

Des guerriers se dirigent vers un zacatapoyolli dans lequel sont plantées des épines d'autosacrifices. Banquette de l Maison des Aigles, Templo Mayor, Mexico (Photo Nathalie Ragot)

Représentation de la lune sous la forme d’un lapin dans un récipient plein d’eau (dessin Nathalie Ragot)

Représentation d’un tzitzimitl Codex Magliabechiano 1983 pl 76 (Dessin Nathalie Ragot)

Représentation de la nuit étoilée Codex Mendoza Fol.63 r (Dessin Nathalie Ragot)

En dehors du soleil et de la lune, les Aztèques s’intéressaient aux mouvements de Vénus, des Pléiades et de la constellation d’Orion... © CGB

Les prêtres aztèques et l’autosacrifice

 du milieu de la nuit 

 

Pourquoi vous intéressez-vous aux rituels nocturnes aztèques ?

C’est en assistant à un séminaire de l’Université de Nanterre – « Anthropologie de la nuit » – organisé par Aurore Monod-Becquelin et Jacques Galinier, que je me suis rendue compte que les ethnologues avaient plein de choses à raconter sur les rituels et les croyances nocturnes. En les écoutant, il m’est vite venu à l’esprit que les sources relatives aux Aztèques et à la nuit pouvaient contenir des informations riches d’enseignements et j’ai, dès lors, commencé à m’y intéresser...

 

Vous voulez dire que ce domaine n’avait jamais fait auparavant l’objet de véritables recherches ?

Il n’y a jamais eu jusqu’ici de monographie sur la nuit et ses représentations. Les seuls spécialistes à avoir écrit quelques lignes sur la nuit sont Eduard Seler, Herman Beyer et Katarsyna Mikulska. Aussi étrange que cela puisse paraître, c’est encore un vaste terrain d’étude à défricher...

 

Comment les Aztèques représentaient-ils la nuit ?

Sur le plan iconographique, les codex mais aussi la statuaire et la céramique donnent à voir de nombreux exemples. De façon très caractéristique, la nuit est toujours représentée par un rectangle à fond noir avec des points d’un noir plus soutenu. Souvent, en bordure ou au centre, figurent deux cercles l’un dans l’autre, moitié rouge et moitié blanc, qui symbolise l’étoile.

 

Les étoiles ont toutes la même forme...

Non, certaines sont représentées sous la forme de petites gouttes, d’autres par des ronds blancs ou des ronds moitié rouges et moitié blancs. Je soupçonne que les ronds noirs sont aussi des étoiles. En revanche, l’iconographie de « la Grande étoile », celle qui est à la fois « Étoile du matin » et « Étoile du soir », autrement dit la planète Vénus, nous apparaît plus complexe et montre souvent des pointes ou des pétales qui tombent. Les Indiens disent encore que Vénus est « fléchante » comme un archer. Les Aztèques en connaissaient le cycle, de même qu’ils étaient parfaitement informés des mouvements des étoiles, groupes d’étoiles (Pléiades) ou constellations (Grande Ourse, Orion...). Des prêtres étaient dédiés à l’étude de la nuit. C’était une fonction, avec un titre précis. Ceux qui occupaient cette charge avaient un savoir qui résultait de la transmission de plusieurs siècles d’observation du ciel. Ils pouvaient d’autant mieux le contempler qu’à l’époque il n’y avait pas de « pollution lumineuse », aucune lumière parasite alentour, à part – peut-être –  celle des feux allumés en permanence dans la cour des temples et au sommet des pyramides.

 

La nuit, sans horloge, comment avaient-ils la notion du temps ?

Le fait est qu’on ne connaît pas de système d’horloge à eau en Mésoamérique (rires). C’est encore une fois la parfaite connaissance qu’avaient du ciel les prêtres du Templo Mayor qui leur faisait décider que l’heure était venue d’exécuter tel ou tel rituel, avant de sonner de la trompe et de faire résonner les tambours pour avertir les autres temples de la cité. C’est ce que l’on peut reconstituer en s’appuyant sur les manuscrits que nous ont laissé, notamment, Bernardino de Sahagún et Diego Durán. Selon moi, les Aztèques parvenaient à définir les différents moments qui structurent les temps de la nuit à partir des mouvements des astres. C’est encore ce qui se passait, il y a peu, au sein des communautés indiennes. Jusque dans les années 80, des paysans qui n’avaient pas de montres parvenaient à lire l’heure, à quelques minutes près, par la seule observation du ciel.

 

Vous parlez des différents moments de la nuit. Quels étaient-ils ?

La terminologie nahuatl fait état d’un découpage de la nuit marqué par la fin du crépuscule, le moment où les Aztèques allaient se coucher, le milieu de la nuit et un peu avant l’aube. Cette division était précise, même si cela devait sensiblement bouger.

 

Expliquez-nous...

Comme l’heure du coucher et du lever du soleil évolue au fil des saisons, pour les Aztèques, le milieu de la nuit ne devait pas correspondre à notre minuit. Mais cet instant était extrêmement important pour eux, car dans les croyances précolombiennes le jour renaît au milieu de la nuit. C’est le moment de son  basculement, de sa division,  l’instant où elle « se coupe », « se fend ». Une fois passée la moitié de la nuit, on s’avance vers le lever du jour. Entre autres offrandes, les prêtres faisaient alors des autosacrifices sanglants pour encourager le soleil et l’aider à se battre contre les terribles créatures de la nuit.

 

Que sait-on de ces autosacrifices ?

Nous savons que les Aztèques se perçaient toutes les parties du corps avec des épines d’agave (alors que les Mayas utilisaient plutôt des aiguillons de raie). Les nobles utilisaient également des ossements épointés de jaguars ou d’aigles. On retrouve aussi en fouille des lames d’obsidienne. Mais, dans l’iconographie, c’est davantage l’épine d’agave qui est présente. Avec elle, on se perçait les oreilles, mais aussi la langue, les tempes, les mollets, le pénis... Des endroits qui saignent beaucoup. Le sang était récupéré sur des feuilles de papier végétal qui était ensuite offertes à l’attention de la divinité. Ou bien l’épine d’agave était plantée dans une boule d’herbe séchée (zacatapayolli).  Dans la Maison des aigles, au Templo Mayor, des scènes d’autosacrifices sont gravées sur des banquettes. On y voit des files de guerriers qui se dirigent vers un zacatapayolli. L’analyse du sol, au pied des banquettes, a montré d’importantes concentrations en fer, ce qui sous-entend que du sang a été versé.

 

Parlez-nous des autres rituels nocturnes ?

Ils étaient divers. Je ne parle ici que pour les prêtres, car nous manquons d’informations sur les rituels pratiqués par la population. Nous savons simplement que le peuple devait faire tel ou tel rituel, y compris la nuit (comme lors de la fête des vingtaines ou du « feu nouveau »* qui se célébrait tous les 52 ans quand les Pléiades culminaient au zénith au-dessus de Tenochtitlan), et y compris des autosacrifices, mais pas au quotidien et toujours de façon ponctuelle. Alors que l’un des devoirs principaux des prêtres  – ils étaient dévolus à cela sur le haut plateau central – revenait à mener à bien tous les rituels de la journée et de la nuit. Ces deniers (ceux qui nous intéressent ici)  comprenaient - outre l’autosacrifice -,  l’encensement – qui rythmait les rituels à raison de cinq offrandes d’encens par nuit** - , le jeûne, la veille (qui pouvait être très pénible sur une longue période), faire les feux et les surveiller, danser et chanter toute la nuit - notamment à l’attention des statues qu’il fallait, par ailleurs, nourrir -, aller chercher des épines d’agave et du bois dans les forêts, sans oublier – tous les matins - les offrandes de cailles. Ces volatiles qu’on décapitait en nombre pour les offrir au soleil.

 

La fonction de prêtre n’était pas de tout repos...

C’est certain. D’autant plus que ces rituels étaient, pour beaucoup,  pénitentiels. Après l’autosacrifice nocturne, on sait que des prêtres partaient porter dans la nuit les papiers tachés de sang dans des oratoires situés loin dans la montagne. Les bains aussi étaient très importants, car purificateurs. Les prêtres de Tenochtitlan se baignaient la nuit dans la lagune ou dans l’eau froide d’une piscine. On peut imaginer la pénitence que devait représenter un tel bain, à deux heures du matin, à 2 300 m d’altitude.

 

La nuit venue, que craignait-on exactement ?

La nuit n’est autre que le basculement dans le ciel de l’inframonde. Chaque soir, en fait, quand le soleil se couche, l’inframonde part dans le firmament et domine la Terre. La nuit est donc un moment très dangereux. Les mythes qui alimentent les craintes sont ceux de la création du monde et des quatre soleils (notre encadré). Pour les Aztèques, les ères précédentes se sont toutes terminées par des cataclysmes : pluies de feux, déluge, vents dévastateurs, intervention des géants, des jaguars. A la fin, la voûte céleste s’est effondrée sur la Terre faisant place, avec la disparition de la lumière, au règne des puissances de l’obscurité puisqu’il n’y avait plus de soleil pour les renvoyer dans leur inframonde. Les Aztèques redoutaient que le jour ne revienne pas, que la nuit soit éternelle et, qu’avec elle,  les redoutables créatures qui sont dans le ciel -  les étoiles et les Tzitzimime - descendent sur Terre pour dévorer l’humanité. Ce n’était donc pas rien. Par ailleurs, la nuit est aussi un moment où l’on peut faire de mauvaises rencontres. Celui qu’a choisi Tezcatlipoca, « Miroir fumant », une grande divinité du panthéon aztèque, pour tester la vaillance des humains à travers ses manifestations maléfiques. On craint, par exemple, de rencontrer en chemin des petites têtes qui roulent...

 

Revenons aux étoiles et aux Tzitzimime...

Les Aztèques voient dans les étoiles et les Tzitzimime des défunts, et pas n’importe lesquels : il s’agit des guerriers morts au combat et des femmes mortes en couche. Rappelons qu’il revient à ces défunts d’accompagner le soleil dans sa course. Lorsque le jour naît, ces mêmes guerriers poussent des cris de guerre et miment des combats pour donner au soleil encore plus d’énergie et le mener jusqu’au zénith. Dans la seconde partie de sa course, c’est un soleil fatigué, un soleil féminin, que nous voyons. C’est si vrai qu’il est porté sur un palanquin bordé de riches plumes par les femmes mortes en couche. Telles des guerrières, ces femmes miment des combats « en poussant des cris de joie » ont en charge le soleil du milieu du jour jusqu’au soir, où elles le remettent - exténué -, entre les mains des habitants du Mictlan. A ce propos, Michel Graulich a analysé un très beau mythe qui raconte que le soleil fait demi-tour au milieu du jour. L’après-midi, nous ne voyons qu’un faux soleil, un soleil lunaire. Juste le reflet du vrai soleil...

 

Le Mictlan ou le « lieu de la mort »...

Ce n’est pas aussi simple. Les Aztèques considèrent qu’il y a plusieurs au-delà que l’on rejoint en fonction de sa façon de mourir. Le plus valorisé d’entre eux était l’au-delà des guerriers, celui que rejoint chaque soir le soleil.

 

Comment se présentent les Tzitzimime...

Ce sont des créatures telluriques dont l’iconographie rappelle, par certains traits, celle des divinités de la Terre. A l’image de la grande Coatlicue à la jupe de serpents qui a la tête tranchée et qui porte de petites gueules aux jointures...

 

La représentation des étoiles semble vous intéresser tout particulièrement...

Dans beaucoup de codex les Aztèques représentent exactement de la même façon – un cercle moitié rouge et moitié blanc – les yeux de leurs divinités. L’étoile leur apparaît comme un œil dans la nuit. Par ailleurs, les Chroniques font état d’un « œil-étoile ». C’est une expression que je cherche à approfondir...

 

Du lien entre les divinités et les Tzitszime...

Des mythes de création racontent qu’au début des temps les divinités vivaient tranquilles au paradis originel, le Tamoanchan, auprès du couple créateur, « Seigneur Deux » et « Dame Deux ». Mais suite à la trahison d’une déesse (elle a cueilli et consommé le fruit de l’arbre interdit), les divinités, et parmi elles Quetzalcoatl, Huitzilopochtli, Yoaltecuhtli et Tezcatlipoca, ont été éjectées de ce lieu où tout était parfait. Toutes les divinités sont tombées sur Terre où il faisait nuit et c’est là qu’elles sont devenues des Tzitzimime. Les divinités sont aussi des étoiles la nuit, et elles sont méchantes.

 

Parlez-nous du culte rendu au soleil,  à la lumière du jour.

À travers leur dieu tutélaire qu’était Huitzilopochtli, les Aztèques rendaient un véritable culte au soleil Tonatiuh. Car c’est lui, qui empêchait que la nuit revienne s’étendre à jamais sur la Terre. La notion de jour était extrêmement importante. Pour désigner une ère nouvelle on parlait de soleil. Le nouveau seigneur était salué comme étant le nouveau soleil qui allait « illuminer » ses sujets. La mort d’un Seigneur était comparée à la disparition d’un soleil. De fait, l’alternance du jour et de la nuit se retrouvait partout. Y compris dans la conception de l’année que l’on divisait en saison des pluies et saison sèche. La saison des pluies étant la moitié nocturne de l’année et la saison sèche la moitié solaire.

 

Quel rôle jouait la lune ?

Son rôle était important dans les croyances précolombiennes. Elle représentait la nuit, mais elle n’était pas uniquement attachée à la nuit. On la voyait comme un comparse du soleil, son « demi-frère ». Dans les rituels, elle ne joue pas un rôle important, au contraire du soleil. La lune n’est pas un compagnon, c’est juste une divinité qui est, symboliquement, associée aux femmes (en lien avec la fertilité et les menstrues), à la terre, à la richesse, au savoir, aux établis, aux autochtones (ceux qui occupaient les terres aztèques avant leur arrivée), mais aussi à Tlaloc, aux divinités du pulque, autant dire de la boisson et de l’ivresse... Alors que la lune représente le côté féminin de la nature, l’astre à qui l’on est redevable des bonnes récoltes et plus généralement de l’abondance,  le soleil est fortement investi de la puissance du guerrier, du chasseur-nomade, du vainqueur, du vaillant. La lune est un opposé complémentaire. Comme il y a le léger et lourd, la lumière et la nuit, il y a le soleil et la lune.

 

Comment la représente-t-on ?

Dans les codex, la lune est représentée sous la forme d’une jarre pleine d’eau ou avec un lapin. Ce qui renvoie au mythe de la création du soleil et de la lune. Quand les deux astres montent au firmament, tous deux brillent autant. Les dieux trouvent cela injuste et l’un d’eux prend un lapin qu’il jette à la figure de la lune qui cligne aussitôt de l’œil et s’obscurcit. C’est pour cela que la lune est moins brillante que le soleil...

 

Pourquoi un lapin ?

Le lapin ou plus précisément la lapine est très fertile. L’eau est aussi en lien avec la fertilité et cette dernière avec les règles de la femme. C’est ce genre d’association qu’utilisaient les Aztèques.

 

Que reste-t-il aujourd’hui de toutes ces croyances ?

On trouve encore beaucoup de croyances sur les étoiles dans les groupes nahuatl. Par exemple, chez les Totonaques de la Sierra où il est fait référence aux  étoiles fléchantes et aux dangers de la lumière des étoiles. La peur de la nuit est encore présente. Les Indiens ne craignent plus de voir la nuit s’installer définitivement, mais redoutent toujours de faire de mauvaises rencontres. La nuit reste un moment dangereux et toujours angoissant, car propice à la rencontre de créatures surnaturelles...

 

Propos recueillis en 2013

*La fête du feu nouveau, tous les 52 ans (l’équivalent de notre « siècle » pour les Mexicains), était un moment périlleux, parce qu’on éteignait tous les feux. Il n’y en avait plus aucun pour maintenir l’écart entre le ciel et la terre. Et si jamais on n’arrivait pas à allumer le feu nouveau (qu’on faisait prendre dans la poitrine ouverte d’un sacrifié) le ciel risquait de tomber sur la terre et les monstres présents dans le firmament pouvaient s’y répandre et dévorer l’humanité.

** Pour quatre offrandes d’encens par jour.