Jean-Michel Hoppan

Ingénieur d’études au Centre d’études
des langues indigènes d’Amérique (CELIA)
Chargé de l’archivage des sources anciennes en langue amérindienne

 

 

 

© CGB

Stèle E. Quiriqua (Guatemala) © Claude Joulin

Stèle P. Copan (Honduras) © Claude Joulin

L'Autel Z de Copan. Une illustration de ces cas assez rares de glyphes verbaux avec marque du futur. L’indicateur de date pos- térieure renvoieà un évènement à venir (le nombre indique ici de se déplacer jusqu’à une date qui, à l'époque de l'inauguration de l'autel et de son inscription n'était pas encore arrivée). En l'occurrence : le 13 Ahau 18 Cumku qui correspond à la fin de période (9.17.0.0.0). Photo Jean-Michel Hoppan

Les glyphes de l’autel Z (détails) : 1 jour et 8 uinals, 1 tun, u-to-ma soit uht-o'om " : (cela) arrivera". Photos Jean-Michel Hoppan

Panneau du site Q de La Corona (Péten, Guatemala). © Justin Kerr - 5865 http://www.mayavase.com/

Les glyphes mayas et leur déchiffrement

 

Où en est-on du déchiffrement des glyphes mayas ? Quelles certitudes avez-vous désormais ?

 Il est clairement établi que l’écriture maya reflète la pensée et transcrit réellement de la parole. Ce n’est pas seulement un système de pictogrammes. Elle associe des logogrammes (ndlr : le scribe dessine, par exemple, une tête de jaguar pour signifier le mot jaguar) et des phonogrammes, des signes qui représentent des syllabes ou des sons. Et puis, cette écriture possède une grammaire. La difficulté majeure réside dans le fait que les glyphes ne transcrivent qu’une partie de la parole. Les adverbes, prépositions, particules grammaticales – tout ce qu’on appelle les « petits mots » - ne sont annotés que de temps en temps. Ou alors ce sont, dans 90 % des cas, toujours un peu les mêmes. À considérer cette disproportion, il est certain que ce système logo-syllabique n’exprime pas tout le raffinement de la langue parlée.

 

Comment l’explique-t-on ?

Il y a manifestement la volonté d’être hermétique, abscons pour qui n’est pas initié. Les textes sont destinés à une élite, à ceux qui savent. Il est certain que les scribes, avec tout leur art de la variation, ont dû en jouer et surenchérir. Cela explique que les inscriptions en glyphes comme, plus tard, les manuscrits - tels les livres de Chilám Balám rédigés après la Conquête en caractères latins - ne sont pas particulièrement transparents…

Est-ce le cas pour tous les textes mayas ?  

C’est vrai pour ceux qui nous sont parvenus. C’est essentiellement du discours rituel à la troisième personne. Le « je » est exceptionnel sur les monuments. Nous n’en avons qu’un exemple dans le rapport de soumission d’un personnage à un haut dignitaire : « Je suis ton homme ». Même s’ils se « lâchent » davantage sur la céramique, les Mayas ne font pas de confidences intimes par écrit. La vie quotidienne est absente de leur discours. Comme l’a souligné Claude François Baudez, il n’y a pas de lettres d’amour, pas de traités de philosophie, pas de romans, pas de recettes de cuisine. Le scribe reporte essentiellement par écrit des paroles sacrées.

 

A qui s’adressent les glyphes ?

Les glyphes sont au service du pouvoir. La classe dirigeante s’en sert pour affirmer sa puissance, écrire les hauts faits de la dynastie pour la postérité. Quand les glyphes sont de grandes dimensions et  s’imposent visuellement sur les stèles – hautes parfois de onze mètres, comme à Quirigua – ou sur les frontons des temples, on ne peut douter qu’ils visent aussi à impressionner tout étranger qui s’en approche. Même s’ils sont, pour lui, totalement incompréhensibles.

 

Qu’est-ce qui caractérise encore cette écriture ?

Le maintien dans la durée du figuratif. En général, les écritures commencent par un stade pictographique. Après quelques siècles, l’écrit s’éloigne de l’image. En Mésopotamie, par exemple, les signes représentent initialement des petites têtes, des mains, des artefacts et deviennent du cunéiforme. Rien de tel chez les Mayas. Entre les premiers écrits qui datent du préclassique récent et le codex de Madrid – soit à deux mille ans d’intervalle - le caractère figuratif ne varie pas. Les hiéroglyphes demeurent. Nous ne connaissons pas de version cursive d’écriture maya. Nous n’avons pas d’hiératique, ni de démotique. Du moins, nous n’en avons pas retrouvé d’exemples. Il n’y a tellement rien dans ce domaine qu’on est tenté de penser que cela n’a jamais existé.

 

Même sur les graffitis ?

Justement. D’ordinaire, les graffitis témoignent d’une certaine démocratisation de l’écriture. Nous pouvions donc nous attendre à retrouver des graffitis qui montrent une forme cursive de glyphes, avec une diminution au fil du temps du côté figuratif. Or, pas du tout. Tous représentent des copies maladroites de modèles académiques ou des éléments visuels que l’on trouve reproduits sur les stèles.

 

L’image est importante…

Elle est essentielle. Il y a une iconocité du signe qui reste primordiale du début de l’écriture jusqu’à la Conquête. Un peu comme dans les hiéroglyphes égyptiens. Je ne parle pas du hiératique ou du démotique, mais des hiéroglyphes en contexte religieux. Portraits gravés et glyphes devaient servir d’aide-mémoire, d’aide visuelle pour amplifier le discours oral. Cela me paraît tout à fait clair à propos des codex. Il s’agit d’almanachs divinatoires. Or les présages y sont notés dans un style télégraphique, par quatre ou six glyphes. C’est court. Pour une date donnée, le devin pouvait lire, par exemple « le chaak est en direction de l’est » ou le « chaak noir se trouve à l’ouest ». On peut imaginer que les gens qui venaient le consulter attendaient davantage. Le devin devait interpréter, broder autour de ces quelques glyphes.

 

A propos des almanachs divinatoires, j’imagine qu’on vous interroge beaucoup en ce moment sur les prophéties apocalyptiques liées à la fin du cycle maya, le 21 décembre 2012…

 

Absolument, et je suis ravi qu’un confrère ait produit sur ce sujet un excellent travail de synthèse. Je les renvoie à son ouvrage, intitulé  « 2012. Science et Prophecy of the Ancient Maya ». Une petite introduction est disponible sur www.famsi.org (puis resources et 2012 phenomenon). J’invite également celles et ceux qui s’intéressent aux codex mayas à naviguer sur ce même site.  En allant sur http://www.famsi.org/research/wanston/2012/index.html ils pourront voir en photos les trois codex mayas qui, miraculeusement, ont échappé aux bûchers espagnols. Les codex de Dresde, de Madrid et de Paris.

 

Et le codex Grolier ?

Je fais partie des sceptiques, de ceux qui doutent de son authenticité.  Et savoir qu’on l’a retrouvé soi-disant dans sa boîte – alors que cette dernière s’est avérée depuis être destinée à contenir des aiguillons de raie pour l’autosacrifice – ne me rassure pas.

 

A quand situe-t-on le début de l’écriture maya ?

Les premiers textes linéaires - autrement dit les petites chaînes de glyphes -, sont datés d’environ 400 ans avant J.-C. Le  « monument 1 » retrouvé à El Portón dans le Baja Verapaz est l’exemple le plus ancien. Même si je sais que certains collègues lui attribuent une origine olmèque. Pour ma part, à  juger des quelques glyphes encore lisibles, j’observe que l’un d’eux ressemble déjà beaucoup à celui qui exprime l’idée d’intronisation, traduit par « être assis ». Le monument est malheureusement tellement abîmé qu’il ne reste plus que les deux pieds du personnage. La vérité, c’est que plus on remonte dans le temps et moins l’on est sûr du déchiffrement…

 

Ce monument serait plus ancien que la fresque de San Bartolo découverte en 2003 ?

Oui, d’un siècle environ, car la première phase de San Bartolo daterait de 300 ans avant J.C

 

Revenons à la grammaire. Il semblerait que les mayanistes n’arrivent pas encore à distinguer si un verbe est au présent, au futur ou à l’imparfait ?

 

C’est vrai et pour une excellente raison  : le temps n’est pas systématiquement indiqué. C’est tout le paradoxe. Cette écriture est rigoureuse et, tout à la fois, très souple. Elle n’est pas normalisée, au contraire de l’idée qu’on se fait habituellement d’une écriture. Le scribe peut privilégier l’esthétisme au détriment de la compréhension immédiate (en tout cas pour nous…). C’est encore plus évident sur les céramiques où le texte est parfois complètement inintelligible. Le glyphe est là, toujours chargé du pouvoir de l’écrit, mais le contenu de la parole n’est plus. Il devient image. Il y a une grande partie de la céramique où l’on voit de l’écriture, mais qui, de fait, est constituée de pseudoglyphes.

 

Diriez-vous que nous sommes aujourd’hui en mesure de déchiffrer tous les glyphes mayas ?

Globalement, nous arrivons à faire une translittération d’une inscription en glyphes mayas. Un peu comme les égyptologues le font avec les hiéroglyphes ou les sumérologues avec le cunéiforme.   Nous sommes en mesure d’obtenir une traduction – ou une hypothèse de traduction – à partir de l’analyse de cette lecture. Reste à résoudre les problèmes – nous l’évoquions à propos des livres du Chilam Balam – des expressions dont nous avons encore du mal à saisir le sens. Ce n’est pas un hasard si l’on essaie de déchiffrer, depuis 150 ans, cette écriture complexe !

 

Quelles sont les dernières avancées ?

Pour les mesurer, il faut faire un petit retour dans le passé. Si l’on se reporte au temps de Thompson, il y a une quarantaine d’années, seules les dates étaient alors déchiffrées. Beaucoup de progrès ont ensuite été réalisés avec Linda Schele. Mais même, à son époque, on ne faisait que paraphraser les inscriptions et pas vraiment les lire. La lecture est devenue plus fine avec la reconstitution progressive du syllabaire jusque dans les années 90.  Elle se poursuit depuis, mais ce n’est qu’à compter de 1995 que nous avons fait un vrai saut qualitatif en nous intéressant, notamment, à la longueur des voyelles.

 

Expliquez-nous…

Jusqu’à la fin des années 90, on écrivait tout avec des voyelles courtes. Le doublement des voyelles posait question. S’agissait-il d’une fantaisie de scribe ou bien cela signifiait-il quelque chose ? Nous nous interrogions. Et puis, les linguistes se sont intéressés au sujet. Ils ont cherché à transcrire les mots de façon beaucoup plus performante. En parvenant, par exemple, à distinguer chak (le rouge) de chaak (la pluie). Ou encore kan (quatre), de kaan (serpent) et de ka’an (ciel).  Les épigraphistes ont suivi. Cela nous a permis d’établir pour chaque mot, des sens très différents et de lire beaucoup plus finement les glyphes.

 

Sur quoi les mayanistes planchent-ils actuellement ?

Nous ne manquons pas de sujets (rires). Le syllabaire en fait partie, pour les cases restées blanches. C’est à se demander si les signes manquants existaient. On s’intéresse aussi, c’est un autre exemple de recherche, aux glyphes composés du suffixe « o’om » qui marque possiblement le futur prophétique.

 

Combien y a-t-il d’épigraphistes dans le monde ?

Nous sommes une petite centaine. Les plus nombreux, et pour tout dire les leaders, sont les Anglo-saxons. Il est clair qu’en nombre – c’est flagrant dans les congrès – les Français ne font pas le poids. C’est aussi vrai vis-à-vis des Allemands qui maintiennent, avec plusieurs écoles, une tradition depuis le XIXe. Ou des Russes qui suivent les traces de Knorosov depuis les années 50. C’est la raison pour laquelle échanger avec nos collègues étrangers est si important pour nous. Travailler en France sur l’écriture maya tient du parcours du combattant…

 

Combien êtes-vous ?

Le tour est vite fait, je suis le seul à occuper un poste. J’ai remplacé Michel Davoust après son départ à la retraite. Heureusement, il y a aussi les élèves. J’enseigne l’écriture maya à l’Institut des Langues et Civilisations Orientales (INALCO) qui a un département Amérique. Par oriental, il faut comprendre tout ce qui n’est pas occidental…

 

Combien d’années faut-il pour commencer réellement à déchiffrer les glyphes mayas ?

Comptez trois ans. C’est d’ailleurs la durée du cursus « Langue et civilisation maya » à l’INALCO.  En général, nous avons une dizaine d’élèves la première année, venant de divers horizons : écoles d’art, linguistique, archéologie (comme ce fut mon cas…). Et nettement moins les deux suivantes. Mais je comprends les étudiants. Apprendre à déchiffrer les glyphes mayas n’a rien de comparable avec l’apprentissage du quechua, la première langue amérindienne. Qui continue d’être parlée de l’Équateur à l’Argentine. Cela dit, j’espère que certains élèves sont ou seront amenés à devenir prochainement mes collègues. Pour être au moins quelques professionnels à travailler en France sur le sujet.

 

N’éprouvez-vous jamais de frustration devant la somme de difficultés que représente le déchiffrement ?

Jamais ! Notre travail est passionnant. Il y a toujours du grain à moudre. Et puis, nous sommes toujours dans l’attente de nouvelles découvertes. Comme Las Pinturas de San Bartolo en 2003. Et puis, même lorsqu’on ne parvient pas à atteindre  l’objectif qu’on s’est fixé, le cheminement suivi permet de trouver plein d’autres choses.

Je n’affirme pas que je ne suis pas déçu quand je crois découvrir une piste et que la stèle sur laquelle je fonde mes espoirs est trop érodée pour que j’y trouve ma réponse. Mais bon, demeure toujours le côté esthétique de l’écriture. Même quand j’ai du mal à la comprendre, elle me rend heureux. Je la trouve particulièrement belle, élégante. Pas vous ?

Propos recueillis en 2009