Lucie Dausse

Docteure en archéologie précolombienne
Chercheure associée au laboratoire ArchAm (UMR 8096-CNRS) et à l’IFEA (Lima, Pérou)

 

Crâne déformé Paracas. © photo Lucie Dausse

Comparer, sans jugement

de valeur

 

Votre thèse porte – c’est en partie son titre* - sur l’étude des déformations crâniennes intentionnelles dans la culture Paracas (800 avant – 100 après J.-C).  Pour cela, vous avez réexaminé 311 défunts inhumés dans les tombes, les cavernes et la nécropole de Wari Kayan à Cerro Colorado, au sud du Pérou. Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser tout spécialement à ces restes humains mis au jour par l’archéologue péruvien Tello dans les années 30 ?

J’ai consacré mon premier travail de recherche à l’étude des pratiques funéraires Nasca en analysant différents contextes mortuaires du centre cérémoniel de Cahuachi situé dans la vallée de Nasca (Projet Nasca dirigé par G. Orefici). L’impressionnante déformation crânienne de certains défunts a attiré mon attention mais, à l’époque, je me suis contentée de la décrire sans pouvoir en comprendre la signification. J’ai donc poursuivi cette quête durant ma thèse de doctorat en étudiant les contextes funéraires du site de Cerro Colorado.

 

Comment se présente le site du Cerro Colorado et le pourquoi de son choix ?

Le Cerro Colorado est une colline de sable ocrée de 124 m d’altitude située à l’entrée de la péninsule Paracas sur la côte sud péruvienne. Le site archéologique se compose de trois terrasses naturelles dans lesquelles les Paracas ont creusé des tombes, des cavernes et la nécropole de Wari Kayan pour inhumer plus de 1000 défunts entre 400 avant et 100 après J.-C. C’est l’archéologue péruvien J. C. Tello qui découvrit ce fameux site de 1925 à 1930 et dont les textiles sont aujourd’hui connus mondialement. Le corpus important de défunts et leur exceptionnelle conservation constituent une source d’information unique et précieuse que j’ai choisi d’exploiter afin de mieux comprendre la société Paracas.

 

Vos travaux ont été menés à partir d’une méthode originale dans cette région andine, laquelle ?

Mon approche est en effet inédite car j’ai choisi de ne pas étudier uniquement les crânes déformés en laboratoire comme cela a été le cas des anthropologues depuis le XIXe siècle : Morton en 1846, D’ Orbigny en 1839 et Imbelloni en 1933. Le contexte funéraire est au centre de mon travail de recherche. L’analyse biologique de l’ensemble du squelette a été envisagée tout en portant une attention spécifique aux gestes funéraires selon les préceptes de l’archéothanalogie enseignée par l’anthropologue français H. Duday. L’étude détaillée de plus de 1700 archives inédites a complété ces données biologiques.

 

A l’étude des corps vous ajoutez l’observation des représentations anthropomorphes sur les céramiques et les textiles. Dans quelle perspective ?

J’ai étudié un corpus de céramiques et quelques représentations textiles afin de comprendre comment les paracas représentaient leur propre corps. Les statuettes en sont le meilleur exemple puisqu’elle font apparaître, en trois dimensions, les mêmes marquages corporels observés sur les squelettes et les momies analysées : allongement de la tête, détails de la coiffure, peinture ou tatouage facial, perforation des oreilles et objets de parure.

 

Votre travail porte également sur les pratiques funéraires paracas. Quelles sont vos apports dans ce domaine ?

Le réexamen des contextes funéraires de Cerro Colorado permet de proposer de nouvelles interprétations sur le fonctionnement des cavernes puisque nous avons mis en évidence une pratique de manipulation des défunts après leur enterrement. La chaîne opératoire de création des fardos funéraires, ces paquets en tissus dans lesquels était enroulés les défunts, a elle aussi été complétée. Ces données nouvelles permettent de documenter l’hétérogénéité des pratiques funéraires durant la période du paracas récent.

 

Vos travaux ont révélé des données inédites sur les marquages corporels durant le Paracas récent (400 av. à 100 apr. J.-C).  Lesquelles ?

Grâce à ma méthode de travail, j’ai pu analyser les modifications corporelles intentionnelles des paracas dans leur ensemble. J’ai ainsi mis en perspective les déformations crâniennes avec d’autres marquages corporels : peintures faciales, tatouages, percement des oreilles, coiffures et de nombreux objets de parure témoignant de l’importance de l’esthétique dans cette société précolombienne. Le corps apparaît comme le véritable support d’une identité sociale et collective. La déformation crânienne est omniprésente et peut être considérée comme un marqueur culturel spécifique.

 

Le modelage de la tête commençait à quel âge et selon quel procédé ?

Le modelage de la tête intervient dès l’enfance en raison de la plasticité du crâne. À la naissance, la tête osseuse se compose de 45 éléments indépendants soudés par quatre fontanelles : la bregmatique antérieure, la lambdatique postérieure, la sphénoïdale latéro-antérieure et la mastoïdienne latéro-postérieure. Le crâne facial est relativement petit car la croissance de la face est liée au développement des dents et des muscles de la mastication, plus tardive, tandis que le volume du neurocrâne est plus important car la croissance de la voûte et des orbites est liée au développement plus rapide de l’encéphale. Une pression exercée sur cette partie du crâne entraîne donc sa déformation. L’étude des contextes funéraires de Cerro Colorado indique que les paracas utilisaient des bandages en tissu, des coussins en coton et des berceaux en roseau. Selon nous, ces appareils souples et rigides étaient évolutifs avec l’âge.

 

Des différences de modifications corporelles entre les hommes et les femmes Paracas ?

Oui, d’après nos recherches, il semblerait que le type de coiffure soit associé au genre des individus dans la nécropole de Wari Kayan. Les hommes portent un turban avec un chignon frontal ou pariétal, également observé dans l’iconographie représentant des pêcheurs et des artisans. Les femmes, quant à elles, ont des nattes nouées avec des fils de coton.

 

A vous lire, il semblerait malgré tout que si le corps était perçu comme un support identitaire dans cette ancienne société péruvienne, c’est la tête qui, elle, occupait une place symbolique…

En effet, mes recherches indiquent que la plupart des modifications intentionnelles se concentrent sur la tête des individus : déformations crâniennes, coiffure, percement des oreilles, peintures faciales, tatouages et objets de parure. Au-delà de l’aspect esthétique des marquages corporels, la tête modelée est symbolique puisqu’elle représente à la fois le siège de la pensée et de la communication révélée lors de la transformation de l’individu en ancêtre.

 

Des modifications corporelles des Paracas comparées à celles de nos contemporains…

La pratique des déformations crâniennes est interdite au Pérou dans la constitution 100 du second Concile de Lima en 1567, tandis qu’à la même époque, le père Jossuet la recommande dans le Limousin. On l’oublie souvent, mais nos ancêtres se déformaient eux aussi la tête. Connue sous le nom de déformation toulousaine, cette pratique était diffusée sur l’ensemble du territoire français d’après les études menées par les docteurs Foville, Delisle et Lunier dès le XIXe siècle, avant d’être interdite par des arrêtés préfectoraux au début du XXe siècle. De nos jours, les marquages corporels éphémères et définitifs sont aussi nombreux que leurs significations.

Propos recueillis en décembre 2016

*Etudes des déformations crâniennes intentionnelles dans la culture Paracas (800 av – 100 apr. J.-C.). Les contextes funéraires de Cerro Colorado, côte sud du Pérou.