Nicolas Goepfert, Archéologue. U.M.R. 8096 Archéologie des Amériques.
U.M.R. 5197 Archéozoologie, histoire des sociétés humaines
et des peuplements animaux

Les animaux dans les rites funéraires

et les offrandes mohicas

 

Tombe 27 de la plate-forme de Uhle.
Un oiseau (oedicnème) a été déposé en offrande avec neuf vases © Nicolas Geopfert

 

 

 

Tombe 46 de la plate-forme de Uhle.
Gril costal d’un camélidé déposé dans une calebasse. © Nicolas Goepfert

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans les tombes mochicas, vos recherches portent sur les offrandes d'animaux. Qu'ont-elles de si particulier ?

Leur présence n'a jamais fait l'objet d'études approfondies. On a jusqu'ici porté davantage attention à la céramique et aux métaux C'est la raison pour laquelle, dans ma thèse, j'ai cherché à comprendre qu'elle était le symbolisme lié aux treize espèces d'animaux recensées dans les tombes mochicas.

 

De quelles espèces s'agit-il ?

En termes de fréquence, les camélidés - lamas et alpagas - représentent la première d'entre elles. Ce qui, d'ailleurs, pose question. Parce qu'aujourd'hui sur la côte du Pérou, on ne voit pas de camélidés. Contrairement à l'époque préhispanique où nos fouilles nous permettent d'affirmer qu'ils y étaient élevés, après avoir été domestiqués dans la montagne. Viennent ensuite les chiens, les cochons d'Inde et les cervidés. La présence d'autres espèces est plus exceptionnelle. Une chauve-souris a été retrouvée, ainsi qu'un rapace nocturne - une chouette ou un hibou - et un petit oiseau, un oedicnème. Il a été enterré dans une niche entre les vases. Nous avons également sorti du sable des pigeons péruviens, l'unique espèce endémique du pays. Enfin, des amphisbènes ont été déposés dans des jarres. Ces reptiles fouisseurs vivent habituellement dans des terres meubles et non du sable. Preuve qu'ils ne sont pas glissés d'eux-mêmes dans la tombe…

 

En quoi ces découvertes sont-elles intéressantes ?

Elles nous renseignent sur les pratiques rituelles de l'époque mochica. Elles nous informent également sur l'environnement de l'époque, les animaux qui vivaient sur la côte et ceux qui ont disparu depuis. C'est intéressant par rapport aux problématiques actuelles de changement de climat et d'extinction d'espèces.

 

Lorsque vous les retrouvez, comment ces restes d'animaux se présentent-ils  dans la tombe ?

L'animal est entier ou nous le retrouvons coupé en morceaux et disposé en " paquets ". L'offrande principale est le plus souvent constituée de crânes et d'extrémités de pattes de camélidés, correspondant à des parties pauvres en viande. Nous supposons que le reste du corps était consommé pendant les rites funéraires, après l'inhumation. Cela dit, nous retrouvons aussi des vertèbres, des grils costaux ou des épaules, ce qui correspond à des gigots… En un sens, si j'ose dire, ce n'est pas aussi simple. Parce que les traces de découpe que nous retrouvons sur les os des animaux correspondent aux parties spécifiques qui ont été déposées dans la tombe. Il s'agit de traces consécutives à la désarticulation de l'animal, mais pas à son sacrifice. Heureusement, nous sommes aidés par l'iconographie et les sources ethnographiques et ethnohistoriques.

 

Par exemple…

Grâce aux chroniques espagnoles et, notamment, à un dessin de Guaman Poma daté de 1613, nous savons que les lamas étaient sacrifiés selon la technique de la " ch'illa ". Elle  consiste à faire une incision de 5 à 10 cm au bas du ventre de l'animal. Entaille par laquelle l'officiant introduit son bras et arrache le cœur vivant. Cette pratique a perduré dans les Andes. Comme j'ai pu l'observer à Puno, ce rituel est toujours en usage. Il en est de même pour les rites divinatoires. Comme à l'époque préhispanique, il n'est pas rare de voir des chamans (yatiri ou paqo) penchés sur des cœurs ou des poumons qu'ils examinent en vue d'y trouver des taches, des aspérités ou des défauts qui serviront de support à des présages.

 

Revenons aux offrandes et plus particulièrement aux " paquets ". Sait-on pourquoi les Mochicas procédaient ainsi ?

Avant d'aborder le pourquoi, un premier constat s'impose. Ces " paquets " funéraires ne sont pas déposés n'importe où et n'importe comment. Par ailleurs, leur contenu n'est pas neutre non plus. Nous retrouvons, par exemple, des extrémités de camélidés disposées dans des niches, en positions inversées. Une patte avant droit avec une patte arrière gauche. Et inversement. Selon une " symétrie en miroir ".

 

Expliquez-nous…

La symétrie ne s'effectue pas selon un axe horizontal ou vertical, mais un axe diagonal. Ce concept n'est pas spécifique au Pérou. Claude Levi-Strauss l'a décrit à propos d'autres parties du monde, mais il est très présent dans les Andes. Aujourd'hui encore, certaines communautés andines sont organisées selon un mode dualiste qui renvoie à la vie après la mort. Car pour elles, le monde de la mort est identique à celui des vivants, sinon qu'il est inversé. Les Mochicas traduisaient ce même concept dans l'organisation de certaines peintures ,murales par exemple à la Huaca de la Luna, mais aussi sur leurs vases où l'on voit des morts et des vivants ensemble. Où dans la disposition des offrandes déposées dans les tombes d'une manière inverse à la normale. Ces calebasses nous renvoient à des images de l'art mochica où figurent pareils récipients.

 

À part de la viande, que contenaient-ils d'autre ?

Beaucoup d'ingrédients alimentaires, dont du maïs, des arachides, voire des écrevisses et sûrement des liquides, de la chicha, une boisson alcoolisée à base de maïs. Par ailleurs, nous supposons que les vases qui représentent des animaux étaient placés dans la tombe en substitution d'offrandes effectives. Au lieu d'offrir un lama, on déposait un vase qui figurait métaphoriquement l'animal. Lequel avait aussi un rôle psychopompe. C'est lui qui conduisait  l'âme du mort dans l'inframonde. Un vase mochica montre un défunt, encore en chair, descendu dans la tombe par deux squelettes. Tout à côté, outre la présence d'un cervidé, d'un oedicnème et d'une chauve-souris, l'on peut voir un lama qui porte un mort. La représentation est métaphorique, car l'animal supporte au maximum 30 kg. De fait, il est là pour guider l'âme du mort. Nous le savons grâce aux données ethnographiques et ethnohistoriques.

 

D'autres animaux remplissaient-ils ce rôle psychopompe ?

Effectivement, les rapaces nocturnes avaient aussi cette fonction. L'on voit, par exemple, une chouette anthropomorphisée qui arrache un défunt sur un trône dans le but, sans doute, de s'envoler avec lui. Les chiens aussi remplissaient ce rôle d'accompagnement des morts. Aujourd'hui encore, dans les communautés andines, on sacrifie le chien du défunt. S'il n'en possède pas, un voisin lui " prête " le sien. Il revient alors à la famille du mort de " rendre " l'animal dans l'année. Cela renvoie au principe de réciprocité. Au-delà du sacrifice, cette pratique est sans doute beaucoup plus ancienne. Elle pourrait remonter à la période formative, bien avant les Mochicas, mais cela reste une supposition…

 

Beaucoup d'informations semblent encore vous manquer…

Incontestablement, et c'est pourquoi il faut se méfier de l'imagination des archéologues en particulier à propos des Mochicas (rires). 

 

Pour quelle raison ?

Leurs vases, peints ou modelés, sont assez largement couverts de scènes violentes, de corps démembrés.... On entend souvent dire qu'il s'agit de prisonniers sacrifiés à la suite de guerres rituelles. Gare à ne pas trop extrapoler ! J'ai là une côte de cochon d'Inde. Elle est fracturée et ossifiée. Ce qui prouve que l'animal n'est pas mort des suites de cette fracture provoquée par de durs combats (rires). Attention donc à ne pas voir systématiquement des guerriers dans les accidentés et arthritiques représentés sur les vases.

Propos recueillis en 2009

Pour en savoir plus

 Lire :

LAVALLEE Danièle. Les représentations animales dans la céramique mochica. Université de Paris / Institut d'Ethnologie / Musée de l'Homme. Paris 1970.

Le Pérou des Mochicas. Un petit monde de terre cuite. Catalogue d'exposition du Château Musée de Boulogne-sur-mer. 2008.

Voir :

Los Animales y los muertos en la culture Mochica

les archives audiovisuelles de la Fondation Maison des Sciences de l'Homme sur www.archivesaudiovisuelles.fr/FR  Le site diffuse en HD l'intégralité de la rencontre intitulée " Les Mochicas : pratiques rituelles et artistiques dans la Huaca de la Luna ", incluant l'intervention de Nicolas Goepfert, le 25 septembre 2008, à la Maison de l'Amérique Latine, à Paris, à l'initiative du Centre Culturel Péruvien de Paris (CECUPE).